Les 7 vies de Léo Belami (Nataël Trapp)

Un livre approuvé par Sacha Love.

Editeur : Robert Laffont collection R/Versilio.

365 pages.

Résumé : 2018, Valmy-sur-lac. Une semaine avant le bal du lycée, le jeune Léo, dix-sept ans, se réveille un jour sur deux dans la peau d’un ou d’une inconnu(e) qui avait son âge en 1988… toujours une personne différente. Ces allers-retours dans le temps et dans les corps lui permettront-ils d’empêcher le terrible fait divers qui s’est déroulé au lycée 30 ans auparavant ?

Quand Donnie Darko rencontre Stranger Things

Ce n’est pas trop mon type de lecture d’habitude, mais j’ai vraiment passé un excellent moment en lisant ce livre ! Ça se lit tout seul, c’est léger et l’histoire est suffisamment mystérieuse pour qu’on ait envie de tourner les pages jusqu’à la fin. Les mini-intrigues au lycée, avec les élèves populaires et impopulaires, contribuent à l’aspect ludique de ce roman. Je remercie au passage Babelio et les éditions Robert Laffont pour l’envoi de ce roman que j’ai lu avec grand plaisir.

Ce que j’ai aimé :

– le côté addictif de l’histoire. On a vraiment envie d’en savoir plus. Pas tellement pour le dénouement (j’ai deviné qui était le tueur aux 3/4 du bouquin), mais pour la résolution des petites intrigues de cour de récré. Le bizut parviendra-t-il à prendre sa revanche ? Les anciennes meilleures amies vont-elles se rabibocher ? La peste va-t-elle s’excuser, etc.

– le décor : une petite ville à une heure de Paris, mais qui aurait pu tout aussi bien se situer aux États-Unis (vous connaissez beaucoup de lycées français qui, dans les années 80, organisaient des bals en costume et robe de soirée, ou fournissaient des « annuaires photographiques de la promo « ?). L’équilibre entre un flou artistique qui rend les choses exotiques au lecteur (surtout le public jeunesse, allergique au naturalisme littéraire) et de solides repères spatio-temporels est vraiment bien maîtrisé.

 la qualité résolument sympathique du narrateur/protagoniste. Il peut paraître un peu énervant au début à cause de la première personne (impossible d’y échapper avec ce type de narration), mais on s’attache rapidement à ce Léo. Alors ok, c’est un ado tout ce qu’il y a de plus banal, ni très beau, ni très intelligent, qui se décrit lui-même comme sans but dans la vie et qui a un peu tendance à nous imposer ses jugements de valeur (« elle avait tout pour elle : belle, mince… ») et son validisme par moments (comme lorsqu’il empoigne de force le fauteuil de son meilleur pote ou déclare ne pas partir en vacances pour « s’occuper » de lui), mais au fond, c’est un bon gars. D’ailleurs c’était bien pour une fois d’avoir un petit gars aux commandes, c’est rafraichissant !

– la scène de fin, vraiment jouissive et « empouvoirante », à la Russ Meyer. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas spoiler, mais c’était du pur plaisir ! Il faudrait plus de scènes comme ça quand on traite de sujets de ce genre (oui, je suis mystérieuse, je sais).

– la petite réflexion philosophique en filigrane, sur la liberté, le libre arbitre et la responsabilité qui est traitée simplement, mais de manière vraiment intéressante. Des notions super importantes aujourd’hui… d’ailleurs, le roman en aborde plein d’autres : le bizutage, la grossophobie, les apparences (trompeuses), le handicap, le sexisme et l’homosexualité, entre autres… de façon plutôt fine, sans avoir l’air de nous donner de leçon. Je trouve que, pour cela, ce livre est vraiment adapté à un public jeunesse. Un petit extrait (p. 256) : « Comme si la vie était une loterie et que le peu de liberté dont nous disposions consistait à utiliser au mieux ce que nous avons reçu en partage. Une situation financière. Un héritage culturel. Un corps plus ou moins en phase avec les canons de beauté de l’époque. »

Ce que j’ai moins aimé :

– le côté très caricatural des seconds couteaux. On a toute la galerie des figurants de ce type de roman : le meilleur ami cochant les cases des minorités (« arabe et handicapé ») qui sert un peu de faire-valoir au héros, la Loana de service, la fille « pas comme les autres », les « geeks » à lunettes, les bizuts, les beaux gosses qui oppressent les premiers… l’avantage, c’est que ces catégories rapidement identifiables parlent aux « djeuns ».

 le « name dropping » un peu trop constant. C’est cool les références pop culture pour faciliter l’immersion dans les années 80, mais j’ai l’impression que, depuis Stranger Things, on en abuse un peu. Avec plus de cinq références par page en moyenne, on frise l’overdose ! Heureusement, l’une d’elles (la plus importante) a une réelle utilité, que vous n’apprendrez qu’à la fin du bouquin.

– encore une fois, le formatage éditorial tellement taillé au cordeau que j’ai découvert le pot aux roses à environ 65 % du roman. Aucune information n’est anodine dans un roman digne de ce nom… une toute petite goutte de chaos ne ferait pas de mal à ces nouveaux romans YA !

Bilan

Un livre jeunesse qui se lit tout seul, sans romance au premier plan, avec un protagoniste masculin (même s’il est remplacé par une fille dans la version TV qui en a été tirée) et une idée plutôt sympa (même si elle est loin d’être originale). Si je connaissais un ado à qui faire un cadeau, je lui offrirais ce livre. Pour les adultes qui se rappellent encore leur jeunesse, c’est sympa aussi !

Pour aller plus loin :

Ceux qui ont aimé ce livre se régaleront avec sa version trash : Vertèbres de Morgane Caussarieu. Un autre voyage à cette époque qui rend tout le monde si nostalgique, mais avec un peu plus d’hémoglobine…

Meredith (Morgane Stankiewiez)

Noir d’Absinthe, 2021, 108 pages.

Un petit indice figure sur cette photo…

Résumé : Caleb est promis à un avenir tout tracé contre lequel il lutte en vain. Son père a promis de le déshériter s’il n’épousait pas Prudence, qui par malchance est aimée de son meilleur ami. L’arrivée de deux voyageurs au comportement mystérieux va remettre en cause tout cela. Caleb tombe sous le charme de la fascinante Alathea, pour qui il pourrait renoncer à tout : aux plaisirs coupables des filles de joie, à la fortune familiale, et même, à son humanité…

Meredith est le troisième roman de Noir d’Absinthe que je lis, mais sûrement pas le dernier ! Je suis avec beaucoup d’intérêt la production de ces nouvelles maisons françaises qui s’intéressent au côté « dark » de l’Imaginaire. Asphodel de Louise Lebars est l’un des tout premiers livres que j’ai chroniqués : il est même lié à la genèse de ce blog, car c’est en voyant les attaques injustes dont il faisait l’objet que j’ai eu envie de prendre la plume pour le défendre. J’avais donc hâte de lire Meredith, découvert sur le stand de la ME aux Imaginales… et je n’ai pas été déçue ! Plutôt agréablement surprise, car le roman s’inscrit en plein dans mon thème favori…

Ce que j’ai aimé :

– le thème. Mon favori en littérature de l’imaginaire, et en littérature tout court d’ailleurs… je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler le roman (mais vous avez peut-être deviné)

– L’écriture riche et très imagée, notamment dans les passages au bordel. J’ai d’ailleurs bien apprécié ces passages, que j’ai trouvé traités avec justesse : ils sont décrits avec réalisme et invention, sans chercher à être particulièrement excitants ou trop cliniques. Un petit extrait :

« Les draps étaient rêches et tachés, les fenêtres sales, les tapisseries délavées et empestant la fumée des précédents clients : on pouvait presque apercevoir la silhouette rachitique de la déesse Syphilis au pied du lit, nimbée de sa putride auréole, nymphe souillée par les offrandes poisseuses de ses fidèles. » (p. 8)

 la liberté totale dans l’écriture : j’apprécie de plus en plus les auteurs qui laissent aller leur plume et échappent au « formatage » éditorial ou au politiquement correct qui, je le déplore, a tendance à rendre uniforme et insipide la production actuelle. Morgane Stankiewiez s’inscrit définitivement dans le mouvement contraire.

– les personnages de femmes, comme Alathea, mais surtout Julia, la prostituée d’origine iroquoise et la réflexion sur la liberté et le libre arbitre. Les femmes de Meredith offrent un contraste saisissant avec les hommes, qui sont tous englués par le patriarcat à des degrés divers : Caleb, hédoniste qui ne considère (au début) les femmes qu’en fonction du plaisir qu’elles vont lui apporter (il dédaigne Prudence pour cette raison), Jonathan « éternel romantique » qui pense d’abord à lui et non au bonheur de la femme qu’il aime, le patriarche Abraham, pour qui les femmes (comme les hommes d’ailleurs) sont des pions, mais aussi Elias, qui s’arroge des droits inaliénables sur sa « fille » Alathea… Les femmes, que ce soient la chaste Prudence, la sulfureuse Julia ou la fascinante Alathea tentent de se libérer de cette emprise, mais elles n’y arrivent pas. Caleb, épris de liberté, n’y arrive pas non plus : prisonnier de son père au début, puis d’Elias, il finit par arrêter de se débattre et par céder au destin.

Ce que j’ai moins aimé :

– le côté condensé. Tout va très vite, d’ailleurs, le roman est très court (101 pages). Cela peut-être un avantage pour certains lecteurs pressés : il se lit vite, les chapitres sont courts et dynamiques…

– le manque de développement sur Alathea et son « père ». On sait qu’ils ont une backstory, mais elle est finalement laissée de côté au profit de personnages que j’ai trouvé moins intéressants (mais nécessaires), comme Jonathan et Prudence. De la même manière, j’ai été interpellée par le personnage de Julia, mais finalement on la voit très peu.

– un petit détail qui m’a un peu gêné à la lecture au début : le grand nombre de phrases à la structure similaire, ce qui instaure un rythme monotone. J’ai pensé que c’était peut-être fait exprès, afin d’appuyer sur le morne quotidien du protagoniste.

Mon bilan

Ce court roman s’adresse à des lecteurs appréciant les ambiances gothiques, sulfureuses, et « sombres » (ce terme un peu dévoyé en SFFF de nos jours à une réelle signification ici, puisque l’histoire s’enfonce progressivement dans un maelstrom de noirceur aussi suffocant qu’une noyade dans un lac). Le livre prend un peu le contrecoup de ce type d’histoire, car elle met en premier rôle un protagoniste mâle, qui va basculer dans le surnaturel en passant de la fascination à l’horreur (qui surgit d’un coup au milieu du roman pour ne plus repartir). En cela, il se place à part de la production actuelle sur le même sujet (les v…), tout en s’inscrivant dignement dans cette tradition réjouissante du « néo-gothique francophone » (ou nouvelle horreur francophone?) qu’on voit émerger ces dernières années avec des auteurs au style à la fois foisonnant et horrifique, sans limites, comme Vincent Tassy, Morgane Caussarieu, ou Louise Lebars.

Pour aller plus loin :

La captive de Dunkelstadt, de Magali Lefèbvre, de la même maison d’édition est un livre que je trouve intéressant de lire en parallèle (il se trouve que je l’ai lu immédiatement après, car il se trouvait en deuxième place de ma pile à lire des Imaginales). Il s’agit de deux variations sur le même thème : un jeune homme romantique promis à une vie rangée et un mariage morne succombe au charme sulfureux d’une « démone », qui va l’aimer en retour et le protéger contre les forces maléfiques qui l’entourent, et qu’il va, pour sa part, tenter de délivrer… Les deux proposent une réflexion sur la dépendance et la liberté, prise au sens strict : celle d’aller où bon vous semble et d’être soi-même. Une thématique qui semble chère à cette maison d’édition, donc, et qui donne envie de continuer à explorer le catalogue !

Hadès & Perséphone (Scarlett St. Clair)

Hugo roman (new romance), 428 pages.

2022 (2019)

Résumé : Perséphone est une jeune déesse qui espère se faire passer pour une mortelle. Un soir, sa colocataire la convainc de sortir dans la boîte de nuit select du dieu des morts, Hadès. Là, elle se retrouve à jouer une partie de cartes avec un beau et sombre étranger, qui n’est autre que le dieu lui-même… en perdant contre lui, elle se retrouve obligée de répondre à ses conditions : créer la vie dans le Tartare, sous peine de perdre sa liberté à jamais.

Les dieux de l’Olympe dans un décor de télé-réalité

Je suis désolée, mais une fois de plus, je vais aller à l’encontre de l’avis général : je n’ai pas apprécié cette lecture. Déjà, je me suis beaucoup ennuyée. Ensuite, je n’ai pas réussi à m’y immerger. Enfin, j’ai trouvé ça creux, avec des personnages manquant d’envergure (surtout pour des dieux) et des scènes de sexe à la limite du ridicule. Je ne suis peut-être pas le bon public pour ce genre de livre… pourtant, j’aime la mythologie, les couples tragiques, l’érotisme explicite (quand c’est bien fait) : tous les ingrédients étaient donc présents ! Alors, pourquoi ça n’a pas marché pour moi (mais marchera peut-être pour vous) ?

Ce que j’ai aimé :

– la reprise du mythe d’Hadès et Perséphone 

– l’idée de transposer les dieux et les déesses dans un monde proche du nôtre

– l’idée des cornes, qui donne à tous ces dieux parfaits un petit côté monstrueux et leur évite l’effet Marvel (j’avoue avoir eu très peu au début du bouquin)

Ce que je n’ai pas aimé :

– l’écriture et la narration, extrêmement simples et faciles. On dirait que ce roman a été écrit en quelques jours. Le manque de descriptions, hormis celles, rapides, célébrant la beauté, la richesse et la sexytude inouïe des protagonistes (que des avions de chasse) nous empêche d’avoir une idée précise des évènements. Les situations sont tellement artificielles qu’on peine à y croire (mention spéciale pour l’entretien d’embauche au début du bouquin : qui a déjà vécu un entretien d’embauche comme celui-là ?). 

– le scénario calqué sur 50 nuances de Grey, tellement vu et revu qu’il a perdu tout ce qu’il avait d’excitant : une jeune étudiante en journalisme tombe sous le charme ténébreux d’un gros patron sur qui tout le monde fantasme. Tout y est : le BBT (beau brun ténébreux) vulnérable sous son masque, la meilleure copine faire valoir qui traine la protagoniste en boîte et s’émerveille de la belle voiture qui la raccompagne le lendemain, etc.

– le manque de charisme des personnages (et du BBT en particulier). Il ne suffit pas d’être une déesse insolente ignorant encore l’étendue de ses pouvoirs (qui se révéleront forcément immenses) et d’être un beau gosse à la barbe de trois jours et au torse musclé sous son costard pour être attachant ou charismatique ! Le côté « fille pas comme les autres » (alors qu’elle est terriblement ordinaire) de la protagoniste fait lever les yeux au ciel, ainsi que l’irrationalité de son comportement. Au début du roman, elle déteste Hadès sans qu’on sache pourquoi (il ne lui a jamais rien fait), mais, en même temps, elle fantasme sur lui à la seconde même où elle le voit, tout ça pour répéter à quel point elle le déteste dans le paragraphe suivant, histoire de nous servir du conflit intérieur sorti de nulle part et bien téléphoné. Et que dire de la meilleure pote, dont la seule fonction dans le bouquin est de hurler de stupides « Toi. Moi. Nevernight. Ce soir ! » et autres « genre… le Hadès ? Hadès, le dieu des morts ? Le proprio de Nevernight ? » (p. 77) hystériques ? Le faire valoir de romance dans toute sa splendeur. Il y a aussi une rivale, un genre de sosie d’Amber Heard dans Aquaman : rousse, ultra-sexy, incandescente, et (forcément) salope. Mais on comprend dès le début que ce ne sera pas un challenge pour la protagoniste.

– les dialogues peu naturels, plutôt bêtes et stéréotypés (voir l’exemple ci-dessus). Hadès appelle Perséphone « chérie » sur un ton ironique, ce qui m’a complètement sortie du truc dès le début (je l’ai tout de suite imaginé comme cette caricature d’influenceur joué par un humoriste sur Youtube)

– les titres en anglais, horripilants et hors de propos : les dieux et déesses de l’Olympe se donnent du « my lord » et « milady » à qui mieux mieux. D’où sortent ces honorifiques Anglo-saxons ? Quels sont leurs rapports avec la Grèce ? Et pourquoi ce n’est pas traduit ? Je flaire un kink cour d’Angleterre chez l’auteure, qu’elle a placé ici tel quel sans rappel à l’ordre en correction.

– la superficialité de l’histoire et des personnages. C’est creux, plat, peu dense, et si prévisible qu’on s’ennuie dès le premier chapitre. Les enjeux n’en sont pas vraiment.

– la reprise du mythe, que je trouve mal traité, bâclé, et même, à mon avis, trahi. Dans l’histoire originale, la jeune Koré est violée par Hadès : certes, elle est attirée par ses narcisses et désobéit délibérément à sa mère, mais elle ne se jette pas dans ses bras en le provoquant entre deux selfies bouche en canard et autres photos de latte vanille… on se croirait parfois dans les Marseillais à Cancun. Hadès a perdu toute sa dimension menaçante pour être un banal boss en costard un peu connard (en plus, il porte un chignon). Perséphone n’est qu’une stagiaire décérébrée et pourrie gâtée… Déméter, une harpie trop protectrice (quand on pense au rôle poignant de la Déméter du mythe originel, ça fait pleurer. On lui enlève et on viole son enfant, bon sang !)

Mon bilan

Malgré une bonne idée de départ, ce roman possède tous les défauts de la new romance à décor mythologique sans substance, farcie d’incohérences et bien stéréotypée, ce qui ne l’a pas empêché d’être un best-seller. Ok, il s’agit de romance sans prise de tête, avec du sexe explicite et tout ce qu’il faut pour faire rêver dans les chaumières… mais pourquoi le faire de façon aussi superficielle ? Ne peut-on pas avoir du sexe et réfléchir un minimum en même temps ? Ou est-ce que c’est vraiment antinomique (c’est une vraie question) ?

Petites pistes pour finir (dans un registre différent) :

Apparemment, le mythe d’Hadès et Perséphone est à la mode en ce moment. Mais ce n’est pas nouveau : Mélanie Fazi l’avait déjà repris dans un roman fantastique : Trois pépins du fruit des morts (Nestiveqnen, 2003). Si vous ne devez lire qu’une reprise du mythe de Perséphone, lisez celui-là. Oui, ce n’est pas le genre de bouquin qu’on lit en gloussant au bord de la piscine (quoique je l’avais lu en plein été en Corse, et j’en garde un souvenir onirique et merveilleux). Le roman raconte l’histoire d’une ado d’origine grecque de nos jours, Annabelle, qui rencontre une femme mystérieuse à la sortie des cours. Celle-ci la garde chez elle, dans un mystérieux jardin hors du temps, pendant trois semaines, pour lui raconter son histoire : celle de Coré, jeune fille enlevée par Hadès pour devenir la reine des Enfers. Quand Annabelle revient, elle n’est plus la même. Elle change de nom, ne mange plus rien, à part des pépins de grenade, pour accéder à l’immortalité (ce sont ces fameux pépins mangés aux Enfers par Perséphone qui l’empêchent d’en sortir définitivement). Il y a trois voix : celle de l’adolescente, de sa mère (qui est une sorte d’actualisation de Déméter), et de Kyra/Perséphone, adulte et aigrie, très sombre, qui a très mal vécu sa relation d’amour-haine avec Hadès. Ce dernier l’a initiée dans la douleur et a brisé sa mère en violant et en enlevant sa fille avec la complicité des autres dieux. Hadès est le grand absent de ce récit porté par des femmes, mais lors de ses rares et intenses apparitions, il est à la fois terrible et charismatique, comme un dieu devrait l’être. C’est aussi une figure d’homme prédateur, qui s’est arrogé des droits sur le corps d’une jeune fille innocente sans lui demander son avis. Le vrai mythe, quoi. C’est dur, sublime, ultime. Pas de latte vanille, mais du sang et des larmes. Je reconnais qu’il s’agit d’un registre différent, puisque ce livre n’est pas une romance, mais une réflexion sur le rapport mère-fille, le refus de devenir adulte, la relation des filles à leur corps de femme et l’anorexie.

Grendel (John Gardner)

Denoël (lunes d’encre), 184 pages.

2010 (1971)

Résumé : L’ogre Grendel sort de sa caverne sous le lac pour se confronter au monde et assister au spectacle de la vie humaine qui s’installe sur ses terres. Rejeté par tous, protégé par une magie le rendant insensible aux épées, il se met à dévorer les hommes du roi Hrothgar tout en philosophant, à l’occasion, avec son voisin le dragon ou le héros Unferth. Mais un nouveau preux débarque sur la côte, le goth « loup des abeilles »… 

Ce que j’ai aimé :

– la réécriture de Beowulf (non, pas le nanar avec Christophe Lambert, ni même son excellente adaptation avec Antonio Banderas en guerrier arabe, ou encore le SF Outlander), ce poème épique anglo-saxon du VII° siècle qui pose les bases du trope « héros blond contre dragon » et avait déjà inspiré notamment un certain Tolkien… mais en se plaçant, cette fois, du côté du monstre ! Le Grendel de Gardner est la seule des nombreuses adaptations de Beowulf qui fait ce pari audacieux.

– le respect des fondamentaux de l’œuvre originale que permet l’excellente connaissance du matériau de base de l’auteur (qui, comme Tolkien, était un universitaire spécialiste de Beowulf). Par exemple, ni Grendel ni sa mère ne sont jamais décrits, comme dans le poème original qui en fait des êtres monstrueux aux caractéristiques floues.

– l’écriture (et l’excellente traduction), très recherchée et imagée. Certains passages sont fulgurants, comme l’entrevue entre Grendel et le dragon, ou, surtout, le combat inégal entre Unferth et Grendel. On a l’impression d’être ballotté à toute vitesse dans la tête dérangée d’un être qui ne pense pas du tout comme nous – et qui a beaucoup de mal à organiser ses idées. C’est la première fois que j’ai cet effet caméra à l’épaule en lisant un livre. J’ai presque ressenti des effets physiques, comme lors du visionnage d’un film sans cesse en mouvement.

– l’humour (noir) du roman, qui prend pour protagoniste un ogre anthropophage et hyper violent, qui jalouse le bonheur des hommes (l’élément déclencheur de sa folie meurtrière : les rires et les chants des banquets au château de Hrothgar)

– Grendel (« le broyeur »), le dit ogre, fort sympathique avec ses questions existentielles, et qu’on finit par prendre en pitié (à dire vrai, j’ai toujours trouvé cette histoire très triste, avec la mère de Grendel qui se fait tuer en venant le venger!). Ce monstre fascine les auteurs : Dan Simmons, par exemple, y fait référence lorsque le personnage de Martin Silenus décrit le Gritche dans Hypérion.

Ce que je n’ai pas aimé :

– le livre est court (12 chapitres) mais difficile à lire de par son petit côté expérimental : certains chapitres sont écrits sous la forme de chants, de pièce de théâtre… et la plupart du temps, on a l’impression de lire les délires d’un fou en plein trip psychédélique. 

– le grand nombre d’onomatopées (hors dialogues), qui le rend encore plus ardu

– les anachronismes : même si c’est bien évidemment fait exprès et que le dragon est omniscient, cela m’a fait bizarre de le voir parler de peau de banane dans une histoire censée se dérouler au VII° siècle

Mon bilan

Ce roman est un classique et mérite d’être connu, pour son sujet et le traitement qu’il en fait. Mais ce n’est certainement pas le genre de roman qu’on prend sur le rayonnage en se disant « ah tiens, je vais me faire une bonne petite fantasy des familles ce soir ! ». À réserver aux puristes, à ceux qui s’intéressent à l’expérimentation et à l’utilisation des sources historiques en fantasy et aux fanatiques de Beowulf.

Mon bilan des Imaginales 2022

C’était ma première participation à un festival littéraire. La foule, le bruit, tout ça, ce n’est pas trop mon truc d’habitude ! Mais après deux années de pandémie ayant provoqué l’annulation de la plupart des évènements de ce type, je tenais vraiment à y aller, d’autant plus que j’avais la chance de faire partie des 50 sélectionnés pour les rencontres auteurs-éditeurs organisées en marge du festival (les fameux « speed-editing »). Arrivée jeudi en début d’après-midi et reparti samedi midi, je n’y ai participé qu’un jour entier et deux demi-journées. C’est donc un regard très incomplet, mais personnel, que je vous présente ici, d’autant plus que j’ai assisté à aucun colloque, ouverture/fermeture officielle ou remise de prix. C’est l’expérience d’un participant lambda, comme le sont la majorité des festivaliers, même s’il y a un côté « grande famille qui se retrouve » à cet évènement !

Les tables-rondes :

Les tables rondes avaient lieu dans des chapiteaux vintage (les « magic ») absolument magnifiques, posés çà et là dans le parc. Pour moi, c’est vraiment le point fort des Imaginales en terme d’architecture (le reste est constitué de tentes pour les exposants indépendants et d’un grand barnum, la Bulle du livre, où se trouve la librairie centrale et les auteurs invités). J’attendais ces mini-conférences avec beaucoup d’espoir, et je m’étais concocté tout un petit programme que, malheureusement, je n’ai pas pu tenir (en partie à cause des speed-editing, qui m’ont pris toute l’aprèm du vendredi jusqu’à tard le soir). Voici ce que j’en ai retenu :

 « La SF ne parle pas du futur. Elle parle de nous ! » avec Rivers Solomon, Floriane Soulas, Pierre Bordage, J-L. Marcastel. Modération : ? (modérateur changé au dernier moment)

La discussion a débuté par une petite diatribe aux accents anti-vax de la part de Pierre Bordage, dont j’ai trouvé la vision du futur très soixante-huitarde : le progrès doit tendre vers la libération au niveau individuel, la religion, forcément oppressive, doit forcément disparaître, etc. Pour Floriane Soulas, l’être humain aura le choix entre deux voix : le transhumanisme et l’intelligence artificielle. Elle a reparlé de cette vision de l’avenir dans une autre TR, mais j’ai malheureusement oublié de lui demander pourquoi elle opposait les deux. Le problème des chimères a également été évoqué, notamment, à travers l’exemple actuel des embryons de caille-poulet fabriqués par des labos chinois. J-L Marcastel a apparemment écrit un livre sur des hommes chimères possédant des gènes de tigre dans « Yoko » : encore un livre qui me fait de l’œil !

C’était ma première TR et elle m’a un peu déçue. Je m’attendais à des discussions générales sur la SF de la part d’auteurs qui en écrivaient, et en fait, c’était limité à ce qui se passait dans leurs bouquins. J’ai trouvé que le modérateur n’était pas à la hauteur et qu’il posait des questions un peu à côté de la plaque, notamment en opposant une fois de plus protagonistes féminins et masculins en SF en termes de supériorité et d’infériorité (ce qui a, d’ailleurs, provoqué quelques réactions outrées de ma voisine de table : « mais il en est où, lui ? »). On n’a pas beaucoup entendu Rivers Solomon non plus, sans doute à cause de la barrière de la langue.

– « Je est un autre. Pourquoi adopter un pseudonyme ? » avec Silène Edgar, Paul Beorn, Alexiane de Lys, Johan Heliot. Modération : Solène Dubois

Encore un sujet qui m’interpellait. J’ai découvert à cette occasion Silène Edgar, qui m’a tenue éveillée malgré la chaleur écrasante de cette fin d’après-midi avec son humour imparable. Elle nous a raconté avoir choisi le nom d’Edgar pour « faire chier son éditrice » qui lui imposait un nom de famille, en choisissant « le plus tarte possible ». Plus sérieusement, elle nous a avoué que ce nom n’était pas lié à un célèbre auteur de fantastique, mais à un personnage Disney qui déteste les chats… elle confie avoir publié sous 4 pseudos différents. Il existe une tradition qui veut qu’on change d’alias quand on change de genre littéraire, comme Boris Vian qui change de nom pour publier des nouvelles cochonnes (ou Anne Rice pour les Infortunes de la Belle au bois dormant). Le pseudo est un costume de personnage public, quelque chose qui protège, et qui permet d’opérer une séparation entre la personnalité publique et privée, notamment dans le monde professionnel (beaucoup d’auteurs sont enseignants). Il est également lié à la représentation de l’écrivain en France. Pour Paul Beorn, il est comme un costume de scène. La persona Paul Beorn existait depuis longtemps : « Je suis un auteur de romans dans ma tête depuis que j’ai cinq ans ». Pour lui, sa persona d’auteur est sa « véritable personnalité ». Johan Heliot, qui a fait ses premières armes dans les fanzines (qui tenaient un peu le rôle des plateformes d’écriture sur le net aujourd’hui), n’a pris un pseudo que lors de son premier contrat. Il nous raconte avoir inventé un personnage d’auteur américain pour son western vampirique (« Gloom silver ») coécrit avec un collègue. Il a également publié une réécriture de la Belle et la Bête sous un autre nom, qui a fait un flop justement parce que l’auteur était inconnu au bataillon. On a un peu moins entendu Alexiane de Lys, dont la saga sur les sirènes de Bretagne chez Michel Laffont a attiré mon attention.

– « Quand le fantastique contemporain retrouve une nouvelle jeunesse » avec Myrtille Bastard, Charlotte Bousquet, Morgane Caussarieu, Rod Marty. Modération : Clément Pélissier

Morgane Caussarieu a présenté sa vision du monstre comme métaphore des problèmes psychologiques et sociaux, comme dans Buffy contre les vampires avec le « monstre de la semaine ». Pour elle, le monstre est bestial, sauvage. Charlotte Bousquet partage cette vision horrifique du monstre, depuis la collection Pocket horreur, qu’elle dévorait. Myrtille Bastard, l’auteur de « Loba », elle, a au contraire conçu le Lobison (le loup-garou argentin) comme une représentation « chamanique » de la nature, une opposition aux humains, qui sont les véritables monstres. Là-dessus, elle rejoint Karine Rennberg, l’autrice de « Meute », que j’ai entendue lors d’une autre TR.

Tous se sont accordés à dire que le fantastique doit, pour fonctionner, s’appuyer sur le réel, accessible uniquement par un travail de recherche profond. Pour Morgane Caussarieu, le young adult est moins solide de ce côté-là, car les éléments fantastiques ne sont souvent qu’un décor, les recherches folkloriques ou historiques moins poussées, et repose avant tout sur l’action. Elle avoue avoir du mal avec l’urban fantasy car, dans ce genre, les créatures sont balancées dans l’histoire de manière assez superficielle. Cet avis, que je partage également, m’a rappelé un billet de blog de l’autrice Léa Silhol, qui y opérait une distinction entre son urban fantasy et le sens que ce terme a pris aujourd’hui (et comme je ne trouve plus l’article, je vous met le lien vers un vieil article de blog de monde-fantasy qui aborde un peu ce débat). Pour moi, pendant longtemps, Musiques de la Frontière a été mon unique exemple de ce genre, jusqu’à ce que je découvre tout ce qui a fleuri en YA dans la dernière décennie (et que j’ai trouvé radicalement différent en termes de profondeur). J’ai compris grâce à l’explication de Morgane Caussarieu que l’explication vient du public auquel ces différents romans s’adressent. La conversation s’est dirigée vers l’explication des différents genres par Catherine Dufour. À partir « du chat parle », la fantasy dira « et c’est normal », la SF cherchera à donner une explication plausible, et le fantastique, lui, dira « et tu as peur ». Cette conversation très intéressante fut troublée par l’intervention de scolaires cherchant à se faire remarquer : Charlotte Bousquet nous en a débarrassé en disant « on boit du sang d’enfant, ici ». La suite de la discussion a dérivé naturellement sur les enfants monstres, comme on en trouve dans les romans de Morgane Caussarieu. J’ai appris à cette occasion que la collection Chatons hantés des éditions du Chat Noir avait pour vocation de proposer une sorte de « Chair de Poule » qui se finit bien, et que la collection « Faune » donnait une voix aux autres espèces. J’ai l’impression que la fantasy animalière ou écologique s’installe comme une vraie tendance de fond, et je m’en réjouis.

 « Les créatures surnaturelles sont de sortie ! » avec Maëlle Desard, Karine Rennberg, Victor Dixen et Marie Valente. Modération : Jérome Vincent (ActuSF)

Cette TR répondait un peu à celle sur le fantastique contemporain à laquelle j’avais assisté précédemment, mais avec des auteurs différents. Deux d’entre eux, Victor Dixen et Marie Valente, ont écrit une saga vampirique YA qui se situe dans un cadre France du 17° (même si, pour Dixen, la chronologie est étendue jusqu’à nos jours), qui repose sur des bases historiques et folkloriques solides. Karine Rennberg a écrit une histoire de loups-garous insérés dans notre société contemporaine, mais « biologiquement plausible », et Maëlle Desard, une urban fantasy qui se moque de notre société actuelle, dans laquelle les fantômes sont informaticiens et les vampires anglais plus sauvages que les autres (une constante, apparemment !).

Dixen a rappelé la force du mythe littéraire du vampire, ce qui explique sa pérennité. Il dit avoir choisi le 17°, car c’est à cette époque, qui paradoxalement représentait l’avènement de la raison, que l’Europe a vu fleurir une véritable épidémie de vampirisme, comme une sorte de contre-réaction. Il a également rappelé l’importance des recherches, qui permettent, en donnant une base très crédible au roman, de donner ce qu’il appelle un « pack de vraisemblance ». Plus on garde d’éléments véridiques, plus le roman semblera véridique. L’auteur, lui, interviendra dans les « trous » de l’histoire. J’ai trouvé son intervention très intéressante, tant sur le fond (Dixen connaît bien ses sources) que sur la méthode littéraire. Ce qui, au fond, ne m’a pas étonné de la part d’un auteur à succès comme Dixen. J’ai vu qu’il intervenait samedi soir lors d’une TR sur les vampires avec Morgane Caussarieu à laquelle, malheureusement, je ne pouvais pas assister, et sur la vraisemblance historique avec Fabien Cerruti. Dommage !

– « Les nouvelles tendances de l’imaginaire » avec Estelle Faye, David Bry, Floriane Soulas et Georgia Caldera. Modération : Céline Blaché (PLIB)

Pour moi, c’était de loin la conférence dont le contenu s’est révélé le plus intéressant, car elle parlait du milieu de l’imaginaire littéraire en général, et pas exclusivement des bouquins des auteurs. J’ai vraiment apprécié l’intervention de Floriane Soulas (elle est parfaite, cette nana), qui racontait que son roman Les oubliés de l’Amas était la SF qu’en tant que femme, elle avait eu envie de lire. Elle a rappelé que les éditeurs lui ont fait confiance pour un projet de space opera parce qu’elle avait déjà eu deux publications à succès dans des genres plus « admis » pour les autrices : le YA et la fantasy. Estelle Faye a confirmé que c’était plus facile pour une autrice d’être distribuée en YA, et a raconté que la centrale d’achat de la Fnac ne voulait pas acheter Widjigo et que Gilles Dumay (Albin Michel Imaginaire), qui essaie d’installer des femmes en SFFF adulte, a dû se battre pour ce livre. Pour elle, il s’agit d’un « système global », et non, véritablement, de choix individuels de la part des éditeurs. Elle a souligné l’importance de la représentation des minorités, quelles qu’elles soient, en littérature de l’Imaginaire. David Bry et Floriane Soulas sont revenus sur la controverse twitter qui a frappé l’anthologie Imaginales de cette année (Afrofuturismes), puis la discussion s’est dirigée vers la surproduction et l’exhortation à produire toujours plus, plus vite (Georgia Caldera a dit devoir écrire deux livres par an pour vivre…). La modération était assurée par une jurée du PLIB, ce qui a permis à Estelle Faye et à David Bry de rappeler l’importance de ce prix pas comme les autres pour faire exister les livres dans la durée, et de donner de la visibilité aux petites maisons qui sont aussi garantes de l’Imaginaire, puisque le PLIB dépasse cela sans souci de force de frappe. Pour Estelle Faye, le YA est plus intéressant que la SFFF adulte, car les ME qui en éditent, et parmi elles, surtout les petites, font des choix audacieux, en fonctionnant sur le coup de cœur, là où les grosses ME publiant de l’adulte chercheront des choses plus formatées, plus « sages ». C’est en YA, nous dit-elle, qu’on trouve des personnages qui « pètent toutes les cases ».

Les rencontres auteurs et les achats :

Il n’y a pas à dire : rien de mieux qu’un auteur pour vendre son propre livre ! 

Naïvement, j’avais prévu de ne faire que deux achats : La captive de Dunkelstadt de Magali Lefebvre (Noir d’Absinthe), sur lequel je lorgne depuis un bout de temps, et Nouvelles du front, l’anthologie dirigée par Silène Edgar chez Livr’S (qui m’a donné un livre gratuit au passage). Mais en passant devant le stand du 1115, j’ai succombé aux chants de sirènes d’Arnauld Pontier et Thomas Fouchauld, et je leur ai pris trois livres : Sur Mars (A. Pontier), Les Fileurs de temps (T. Fouchauld) et Les Tiges de Thomas Geha (ils m’en ont offert un en plus : j’ai pris Le troll médecin de Silène Edgar, que je venais d’entendre en Table Ronde). Puis, j’ai succombé à la fameuse anthologie de fantasy animalière qui a gagné le prix de la nouvelle cette année : Féro(ce)ités chez Sillex. J’ai mis deux jours à récupérer mon bouquin, car il a fallu attendre que tous les auteurs me le signent ! Ce que je ne regrette pas, vu la créativité et le nombre des dédicaces… ensuite, je me suis arrêtée chez Fabien Cerruti, dont j’ai lu la saga, et je lui ai pris un exemplaire des Secrets du Premier Coffre. Je n’avais emmené qu’un seul bouquin à dédicacer, les Noces de la Renarde de Floriane Soulas, car je comptais le lire pendant le festoche… J’ai également acheté Meredith de Morgane Stankieviewz.

Je voulais également voir l’historien Pierre-François Souyri qui vient de sortir un livre très bien sur la culture érotique japonaise d’un point de vue historique, mais il n’était jamais présent sur la table centrale… je pense que le fait qu’il ait été invité par le côté maçonnique du festival a joué.

J’ai pu discuter avec Morgane Caussarieu (Dans les Veines, Vertèbres), dont je suis le travail avec attention, et qui à mes yeux de lectrice d’horreur est l’une des jeunes autrices les plus prometteuses de ces dernières années, mais aussi avec Manon Ségur (Le Cloître des Vanités), Magali LefebvreFabien Cerruti, Floriane Soulas (qui était vraiment l’âme des Ima cette année!)… et j’ai découvert six auteurs que je ne lisais pas, mais dont le travail a attiré mon attention grâce au festival : Silène Edgar, Mat D, Morgane Stankeviewz (Noir d’Absinthe), Sizel (Plume Blanche), Arnauld Pontier et Thomas Fouchauld. Sur le stand de Crin de Chimère, j’ai adopté un adorable Cthulhu, qui me faisait de l’œil depuis l’an dernier. Dans la Bulle des Livres, j’ai également repéré deux livres que je n’ai pas encore achetés, mais que je vais lire dans un futur plus ou moins proche : La princesse au visage de nuit de David Bry et Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor. Enfin, j’ai découvert trois maisons d’édition qui me paraissent intéressantes : Goaterl’Homme Sans Nom, et Livr’S

Les rencontres auteurs-éditeurs :

Pour les heureux inscrits, c’était le point fort du festival, ce qui déplaçait, pour nous, son apex sur le vendredi (et non le samedi). Ce calendrier m’a permis de profiter du festival avant la ruée du week-end, ce dont je me félicite !

Je ne vais pas revenir en détail sur ces rencontres, car, comme tout évènement initiatique (c’était justement le thème « maçonnique » de l’année…), son déroulement et ses acteurs doivent rester nébuleux. Il y avait un petit côté rituel dans ce speed-editing, avec le lieu officiellement « secret », les conseils cryptiques des anciens étant passés par là (les coachs Maëlle Desard et Mat D, qui ont tout fait pour détendre des participants tétanisés), la gestion du groupe par des « senpai » dûment accrédités (merci à Floriane Soulas au passage) et même une petite ambiance Fort Boyard avec le temps limité (et le stress qui va avec), et les fameux « gardiens du Graal » que sont les éditeurs qui, souvent, affichent le masque impassible des maîtres du temps. Un petit côté télé-réalité, aussi, diront certains : vous avez 7 minutes pour convaincre un éditeur de se retourner et de lire (éventuellement) votre manuscrit. Je ne sais pas si cela va déboucher sur quelque chose de concret pour les participants, mais en tout cas, cela nous aura appris plein de choses… et, parmi elles, la réelle difficulté de publier un roman dans une ME respectable, à compte d’éditeur.

Les rencontres entre internautes :

Je suis venue seule du fin fond de mes montagnes, et je m’attendais à passer beaucoup de temps à me morfondre et à m’ennuyer parmi ces gens qui se connaissent tous. Que nenni ! J’ai même regretté de ne pas avoir plus de temps seule pour décompresser. Hormis les auteurs et les éditeurs, et des gens croisés pendant les TR (dont une dame qui a pris les références du numéro de Gandahar auquel j’ai participé), j’ai retrouvé des membres du célèbre forum d’écriture Jeunes Écrivains qui participaient (ou non) au speed-editing et une blogueuse avec qui j’échange souvent sur les réseaux : Zoé Lucaccini. J’ai discuté avec énormément de monde, et, pour reprendre les mots de Zoé, explosé mon quota de socialisation pour l’année à venir ! Certaines de ces rencontres vont peut-être s’inscrire dans un temps plus long. Je l’espère, en tout cas ! Sinon, à l’année prochaine 🙂

Vertèbres (Morgane Caussarieu)

Loups-garous et super saïyens, même combat !

Éditeur : Au diable vauvert, 291 pages.

Résumé : un enfant de dix ans enlevé par une mystérieuse « femme à barbe » réapparait dix jours après, mutique. Il a, notamment, une vertèbre en plus. Mais ce n’est que le début d’un processus de transformation de plus en plus monstrueux…

Points forts :

– un roman bien carré, qui tient dans une boîte (aucune info inutile, construction presque – trop ?- mathématique), formaté au point que tout devient prévisible : on comprend vite qu’une info d’apparence anodine va forcément amener une conséquence quelques chapitres plus loin. 

– de très bonnes idées (la comparaison de la transformation en loup-garou avec celle des saïyens de Dragon Ball, la symbolique des noms…)

– la violence décomplexée (la scène de fin était bien osée quand même)

– l’ambiance années 90, bien retranscrite (des pogs aux cahiers « passeport » qui nous gâchaient nos vacances, tout y est)

– le personnage de Sasha, « garçon manqué » très attachant, et la façon dont la narration évolue avec elle tout le long du roman, en passant du féminin au masculin à partir du moment où elle s’affirme vraiment

– le personnage de la mère est intéressant aussi, même si haïssable, qui m’a rappelé l’affreuse belle-mère de Kirsty dans Hellraiser

– le thème de la transformation en mode « la mouche » de Cronenberg (on n’est pas chez les loups-garous romantiques ici), qui fait écho à celle que vit la petite Sasha, forcément monstrueuse, et celle, plus psychologique, de la mère, qui accepte enfin de regarder en face certaines choses

– la relation de Sasha avec son chien Megazord et la créature que devient Jojo, et les allégories qu’elle en fait (la Belle et la Bête)

– le mythe du loup-garou dépouillé de ses oripeaux kitschouilles et gnangnan post-Twilight. J’adore les loups-garous, mais dégueu et bien méchants, comme celui-là.

Ce que je n’ai pas aimé :

– l’holocauste félin : un grand nombre de chats innocents sont massacrés dans cette histoire

– les descriptions appuyées de maltraitance animale en général (c’est mon TW personnel)

– le manque de densité, un travers que j’ai remarqué dans la plupart de ces nouveaux romans hyper formatés pour l’édition, qui doivent être consommables rapidement (je me demande si ça ne rejoint pas, d’ailleurs, un certain débat qui a eu lieu ce week-end sur un blog littéraire que je suis sur la surproduction de romans et l’exigence éditoriale de produire vite, léger et compacté). Ce livre, vendu comme un « chair de poule pour adultes », avec des chapitres très courts alternant deux points de vue, se lit en deux heures. Je reconnais que pour certains lecteurs pressés, cela peut être un plus. Pas pour moi, amatrice de gros pavés, de livres mondes. J’ai parfois eu l’impression en lisant ce roman que les choses ne sont qu’effleurées, qu’on n’entre jamais vraiment dans le cœur des choses.

– le manque de mythologie, de world-building découlant du point précédent : d’où viennent ces loups-garous, que veulent-ils ? On sent qu’il y a quelque chose derrière avec quelques infos dispensées parcimonieusement, mais c’est laissé sur le bord de la route. Ok, les loups-garous ne sont pas le véritable propos de l’histoire. Pourtant, j’aurais tellement aimé en savoir plus sur ce cirque de freaks dangereux ! Je ne dirais pas non à une suite…

– la narration à la seconde personne du singulier. Je sais que c’est littéraire, que les éditeurs aiment ça, que ça change, etc., mais ça m’empêche vraiment de rentrer dans une histoire. Je pense néanmoins que cela peut être un point fort pour certains lecteurs, comme le manque de densité du roman.

– le côté trop maitrisé de la narration, qui rend le tout très prévisible. Un chat se fait bouffer en arrière-plan dans un dessin animé à la télé ? Ça arrivera. Un personnage au rôle du Cassandre de film d’horreur nous prédit une fin à la « chair de poule » ? On l’aura. On nous mentionne un pied boiteux, un copain imaginaire quelque part ? Ça ressortira. Et ainsi de suite. Je l’ai aussi mis en point fort, car, tout comme la narration à la seconde personne, tout dépend de quel côté on se place : les amateurs, ou les autres.

– des personnages tous plus odieux les uns que les autres, rivalisant pour le titre du plus malsain personnage de roman en échappant de peu à la caricature (le père cassos, le frère bully, le flic violeur, heureusement rattrapés in extremis par une habile mention de l’auteur qui nous amène soudain à les considérer autrement). À côté de cela, Sasha, la véritable héroïne/héros du roman, qui n’est pourtant pas une sainte non plus, apparaît comme une bulle d’innocence et de fraîcheur qu’on veut à tout prix sauver. C’était peut-être le but !

Bilan

Morgane Caussarieu est souvent vendue par les éditeurs comme la « Poppy Z Brite » française. Pour avoir lu avec attention deux de ses romans, je dirais oui et non. Oui pour les sujets traités (vampires, loups-garous, freaks et monstres en tout genre, le tout mêlé au thème de l’enfance abusée, qui revient souvent), l’utilisation décomplexée du gore et du sexe. Mais pour moi, il manque quelque chose, un soupçon de saveur, de magie qui fait passer la pilule du glauque chez Poppy mais moins chez Morgane. Le roman est intelligent, bien construit et bien écrit, avec des références solides : on ne peut que le qualifier de « bon », tant il coche toutes les cases du roman bien pensé. L’élan narratif est là également, et en dépit du dégoût ressenti au détour de nombreuses scènes éprouvantes, on a envie de continuer jusqu’au bout. Mais il m’a manqué quelque chose. Quoi ? Je ne sais pas. Le petit truc en plus, la part de folie intuitive dans l’écriture qui m’a fait plonger à pieds joints dans des romans très noirs, alors que je suis restée à la surface ici. Ce genre de chose est déjà arrivé avec des romans que je trouvais objectivement bons mais qui m’ont laissé sur le carreau en première lecture : il faudra peut-être que je m’y replonge plus tard !

Pour qui ?

Je conseille ce roman à tous ceux qui n’ont pas peur de la violence graphique et des ambiances sordides, ou encore, qui veulent potasser la construction de roman avec une copie très scolaire, relue par de grands pontes de l’imaginaire (amis auteurs en galère de ME, jetez-y un œil). Les allergiques à la torture animale, vous pouvez passer votre tour !

Le trident de Shiva (Rebecca Ryman)

Un réjouissante trouvaille faite dans une boîte à livres, entre Les Hauts de Hurlevent et Autant en emporte le vent, mais dans l’Inde coloniale, au 19° siècle (et avec des qualités littéraires légèrement moindres). Le genre de bouquin qu’on dévore un peu honteusement, mais qui, loin d’être une romance écervelée, reste durablement dans la tête et aborde des sujets profonds et importants !

Olivia, une jeune Américaine indépendante, passe les vacances chez sa cousine anglaise à Calcutta. Sa tante veut absolument lui trouver un mari, mais Olivia a d’autres chats à fouetter. Elle ne s’intéresse pas vraiment aux hommes de la société anglaise de la ville et les trouve tous superficiels et pleins de préjugés qu’elle, en tant qu’Américaine libre, n’a pas. Un soir, lors d’une réception à laquelle il n’a pas été invité, elle rencontre Jai Raventhorne, un entrepreneur métis dont tout le monde parle en chuchotant. Il a une réputation terrifiante et un horrible caractère, mais témoigne un intérêt étrange à Olivia. En dépit des mises en garde et des signaux d’alerte, cette dernière ne reste pas insensible au charme vénéneux de Jai…

J’ai mis un peu de temps à me décider à lire ce livre, que j’avais pris sur un coup de tête. L’Inde est un pays qui m’intéresse beaucoup depuis toujours, et je trouve cette période de la colonisation britannique, avec cette culture unique qu’elle produit, le choc de deux mondes et les débuts d’une conscience nationale indienne particulièrement riche. Mais la lecture des premières pages ne m’a pas convaincu et j’ai dû m’y reprendre plusieurs fois avant d’être littéralement happée dans l’histoire (comme quoi, on ne peut pas juger un bouquin sur une page ou un début un peu mou !). Je pensais m’être embarquée dans une romance plate et un peu mièvre : j’ai été bien détrompée… si vous n’accrochez pas tout de suite, je vous conseille de continuer quand même. Il y a un énorme retournement au milieu du roman et à partir de là, l’histoire change complètement de ton. Elle passe de gentille romance niaise entre une « fille pas comme les autres » et un badboy à la tragédie épique. Les rebondissements s’enchainent, et à la fin, tout s’emboite parfaitement : on remarque alors qu’il n’y avait pas un détail superflu dans le roman !

Heathcliff et Catherine en Inde

Le roman est surtout marquant pour le protagoniste masculin, Jai, dont l’histoire hantera longtemps le lecteur. Tout le long du livre, on oscille entre la haine et la pitié : en tout cas, il ne laisse pas indifférent. C’est le prototype même de l’antihéros romantique, un genre de Heathcliff. Beaucoup de protagonistes masculins sont bâtis sur ce modèle, mais c’est rare que ce soit vraiment réussi : Heathcliff est vraiment très méchant et haineux dans les Hauts de Hurlevent, absolument irrattrapable. Ce n’est pas du tout un gentleman protecteur : il demande tout et ne donne rien d’autre que de la douleur et de l’amertume. Jai est le digne héritier de Heathcliff (c’est d’autant plus vrai lorsqu’on sait que Heathcliff est lui-même un « fils de bohémien » ramassé dans la rue par Earnsham, pour une raison obscure… comme Jai).

Quant à Olivia, c’est un genre de Catherine Earnshaw. Elle est tout sauf niaise, et tout en étant effectivement différente des autres filles de la colonie, elle ne tombe pas dans le stéréotype de l’héroïne « différente ». En réalité, elle apprendra elle aussi à nuancer ses jugements (on verra à cette occasion que les ladies britanniques ne sont pas toutes de sucre, loin de là) et fera de nombreuses erreurs, dont certaines auront des conséquences quasi insolubles. À plusieurs moments dans le roman, je me suis demandé comment Olivia allait se tirer de là, et comment l’auteur allait l’extirper de telle ou telle situation. 

La galerie de personnages nuancés ne s’arrête pas au couple Olivia-Jai : il y a d’autres personnages marquants dans ce livre, comme l’oncle Joshua – qui va progressivement tomber de son piédestal de riche marchand britannique –, la cousine Estelle – que vous allez adorer détester – et Sujata, la jeune danseuse indienne entretenue par Jai Raventhorne. D’autres, pourtant morts, vous hanteront tout le long du livre : c’est le cas de la mère de Jai… mais je laisse au lecteur curieux la joie de découvrir tout cela. Comme dans toute romance, il y a les alliés, les rivales et les ennemis, mais aussi les non-dits, les lourds secrets, les malentendus aux conséquences tragiques et les incompréhensions qui ont fait les grandes heures du romantisme britannique et façonné toute la littérature de genre, des sœurs Brontë à Jane Austen. Le tout sur une peinture de mœurs anglo-indienne parfaitement rendue. En cela, le roman est une masterclass qui coche toutes les cases.

Le seul défaut, dirais-je, c’est la langue, parfois maladroite, notamment dans la concordance des temps de certains passages (des souvenirs racontés au passé simple – le même temps que l’intrigue principale – alors que cela aurait été plus compréhensible au plus-que-parfait) ou la description du point de vue d’Olivia dans certaines scènes clés (dont la plus importante : les trois ou quatre pages de sexe explicite).D’ailleurs, l’autrice ne se gêne pas pour écrire des phrases choc, et certains passages, non édulcorés, choquent par leur violence. Derrière cette recension du mode de vie de cette société, l’autrice nous fait sentir l’injustice de la situation des serviteurs, le racisme, et réfléchir à la place des femmes, qui, sous couvert de galanterie et de bonnes manières, vivaient des choses assez dures, entre l’alcoolisme et la violence de leurs époux, le viol conjugal et les grossesses non désirées.

J’ai été très surprise que le roman ait été écrit par une autrice indienne, Asha Banjdeo, qui a pris un pseudonyme anglais pour le publier. Le point de vue des colons britanniques qu’elle prend de manière si naturelle me donnait vraiment à penser – surtout au début – qu’il s’agissait d’un roman écrit par une Anglaise elle-même née dans cette société coloniale, et qui n’avait donc aucun problème pour faire état du racisme incroyable et des préjugés de cette société. Je trouvais le ton particulièrement bien trouvé parce que, si aucun des personnages ne condamne directement ce racisme structurel sur lequel, à l’époque, il n’y avait que très peu de recul, on sent pendant tout le roman à quel point il est injuste, cruel et infondé, notamment à travers le personnage de Jay, qui est le produit des deux cultures. Les personnages indiens sont très bien écrits aussi et n’ont pas du tout le rôle un peu caricatural qu’on peut retrouver dans d’autres romans décrivant l’Inde coloniale, comme la Mousson de Bloomfield par exemple. Les relations étroites qui existaient entre Indiens et Britanniques sont très bien décrites, et il apparaît que, plus encore qu’une société raciste, il s’agissait surtout d’une société de classe, avec les riches et les puissants d’un côté (riches commerçants, lords et maharajas) et les pauvres de l’autre (parias, métis, serviteurs, aventuriers blancs sans le sou, etc.).

Je me suis également étonnée de la finesse de la description de la société et des coutumes indiennes (religieuses, notamment), dépeintes sans aucun culturalisme. Je comprends mieux maintenant que je sais que l’autrice est directement concernée !

J’ai appris qu’il y avait une suite : le Voile de l’illusion. Et aussi un film allemand, qui m’a l’air un peu caricatural (avec une blonde déguisée en maharani et un genre d’Antonio Banderas)… ce roman ferait un film épique, à condition d’être fait avec des moyens et un réalisateur digne de ce nom ! Personnellement, je verrai bien Keanu Reeves pour le rôle de Jai !

Aradia, tomes I et II (Tanith Lee)

L’édition de poche chez Points

Ce roman en deux volumes était l’un des rares Tanith Lee publiés chez feu l’Oxymore, maison d’édition qui traduisait et publiait un bon nombre d’œuvres inédites de la princesse de la fantasy, que je n’avais pas lu. C’est désormais chose faite, même si j’avoue l’avoir fait avec la réédition en format poche… Aradia gardera donc son statut spécial, puisqu’il m’empêche d’avoir une collection presque complète de volumes de l’Oxymore. Les deux tomes, plutôt minces, sont restés dans ma pile à lire pendant de longs mois. Je les ai finalement sortis au bon moment, je pense… 

La guerre vue à travers les yeux d’une princesse

Aradia raconte la transformation d’une fillette en femme sur fond de guerre dans un pays imaginaire, à partir du seul point de vue interne et subtil d’une protagoniste appelée Aradia.

L’histoire commence alors que la jeune Aradia est amenée par sa mère, épouse très amoureuse d’un militaire haut-gradé, dans la luxueuse résidence de sa tante en dehors de la capitale. On devine que sa famille est aisée, noble, proche du pouvoir. Il s’agit seulement d’une séparation de quelque temps, pour permettre à sa mère de rejoindre son père sur la ligne de front et à leur armée de gagner la guerre. Mais elle ne reviendra jamais la chercher, et Aradia ne reverra plus jamais sa famille. Quant à son pays, il se verra envahir par l’oppresseur. Sa tante, elle, se suicidera alors que l’ennemi vient prendre possession de sa maison pour s’y installer.

Pendant ces longs mois de solitude, alors que la guerre se rapproche, Aradia se raccrochera à l’image d’un jeune officier blond comme les blés et beau comme un ange qui venait faire une cour assidue à sa tante, avant de disparaître lui aussi dans les affres du conflit. C’est ce souvenir qui lui permettra de survivre à l’occupation et de résister aux horreurs de la guerre, alors que tout se délite autour d’elle… cette guerre, on ne la saisira jamais totalement. Pourquoi se battent-ils, qui a commencé ? On ne le saura pas. La guerre n’est qu’un décor, très présent certes, mais ce n’est pas le vrai sujet du roman. Pas de politique complexe ici, de points de vues multiples ni même de scènes de batailles : le conflit est vu à travers les yeux d’une innocente, qui en subit de plein fouet les conséquences. C’est l’un des rares romans de guerre que j’ai lus qui décrit sur des pages et des pages des scènes d’occupation et de débâcle, dans toute leur horreur, et c’est tout ce qu’on verra de ce conflit : les gens qui meurent de faim, les pillages, les viols, les exécutions, les soldats qui partent en catastrophe en détruisant tout derrière eux. Ça ne vous rappelle rien ?

Une romance classique et efficace

On peut aisément qualifier ce roman de romance, ou de fantasy romantique, puisque tout le long du roman, le lecteur suit la quête d’Aradia pour retrouver Thenser, son amour d’enfance.

Aradia est un peu différente des héroïnes qu’on peut voir dans la fantasy contemporaine. À la fois passive (comme beaucoup de personnages féminins de Tanith Lee) et hors du commun par sa résilience, elle est capable de prendre tous les risques et de tout quitter par amour. 

Thenser est à la fois fascinant et énervant, assez archétypal, lui aussi, des hommes de Tanith Lee, qui sont très souvent des briseurs de cœurs absents. C’est un beau gosse héroïque au passé tragique, puisqu’il faisait partie de l’armée vaincue, sauvé in extremis de l’exécution par une intervention divine. Un autre personnage m’a marqué : c’est Keer Gurz, un général ennemi à l’air bourrin, attiré par les très jeunes filles, un genre de prédateur bonne pâte… je ne vous en dis pas plus. Sachez juste que leur histoire d’amour va être, évidemment, entravée par de nombreux obstacles et qu’elle est à la fois romantique et très réaliste. Le volume I est consacré à la survie d’Aradia, le second volume à sa quête de Thenser : va-t-elle le retrouver ? Si oui, se souviendra-t-il d’elle ? Etc. Ces questions nous tiennent en haleine pendant les 3/4 de l’histoire, puis, on s’en pose d’autres…

Un monde parallèle au notre

L’univers du roman ressemble un peu à celui de Cyrion (à qui Thenser m’a d’ailleurs fait penser), c’est à dire un monde qui ressemble au nôtre, mais sans tout à fait l’être. Si le décor de Cyrion évoquait le proche orient du moyen-âge, dans Aradia, on pourrait être en Europe centrale, puis en Allemagne, en Grèce et en Italie, quelques siècles plus tard. La description des bâtiments, des paysages, est toujours aussi soignée et variée : on passe d’une ville aux sculptures raffinées à la forêt enneigée hantée par les loups comme Tanith Lee sait si bien les décrire, puis à une campagne dionysiaque et roussie par le soleil automnal pour finir sur des îles écrasées sous le ciel bleu. La nourriture, et notamment le vin, tient une place privilégiée, donnant à l’écriture une grande sensualité. Le sexe, également, en ce qu’il fait partie de la vie de la narratrice, et que la protagoniste rend compte de son existence à travers l’expérience de son corps de femme, une femme aimante et vivante, mais aussi victime, parfois (souvent) du désir des hommes. La place tenue par cette vision de femme très sexualisée, à la fois dans ses désirs et ses expériences, pourrait rebuter certains lecteurs, mais c’est justement l’un des éléments que j’aime le plus dans l’écriture de Tanith Lee, et, personnellement, je me retrouve complètement dans sa vision de la féminité.

L’abondance de ces descriptions multisensorielles permet une immersion d’une complétude que je ne retrouve vraiment que chez Tanith Lee. Chaque ligne, chaque paragraphe est un régal, toujours aussi bien servi par la traduction d’Estelle Valls de Gomis.

Un roman émaillé de symbolisme

On retrouve dans ce roman une dernière caractéristique propre à l’auteure : la place importante de la mythologie et à la spiritualité ésotérique. Tanith Lee ne se contente pas de donner un nom antique à ses protagonistes ou de poser un décor vaguement mythologique : c’est dans le fond, et non la forme, qu’elle cache ses références subtiles, qui font toujours preuve d’une grande érudition. On en retrouve un exemple dans le nom même de la protagoniste, Aradia. Il évoque la déesse italienne des sorcières de Charles Leland dans un livre à la validité contestée aujourd’hui, mais devenu l’un des fondamentaux du néo-paganisme et du Wicca, un peu à la manière du Dieu des Sorcières de Margaret Murray. Dans Aradia, ces références sont démultipliées, car la trajectoire de vie de l’héroïne est marquée par le symbole de Vulmartia, une déesse aux trois visages que l’on retrouvera en filigrane tout le long du roman. Elle sera là dans tous les passages clés de la vie d’Aradia : sous sa forme de Vénus de Botticelli dans le parc lorsqu’elle apprend, toute jeune, que Thenser est condamné à mort par l’armée d’occupation, puis dans la forêt du domaine de Gurz en Saz-Kronie sous sa forme de déesse de la Fertilité, et enfin, sous sa forme finale de vieille effrayante, dans la prison où Aradia attend la mort à la fin. Ce type de références apportent une vraie profondeur au roman, et en structure toute la narration : à chacune des formes de la déesse correspond une période de la vie d’Aradia, que l’on peut décomposer en naïveté, âge d’or et maturité. Tout cela de manière très symbolique et condensée, puisqu’à la fin de la duologie, Aradia n’a que dix-sept ans !

Bilan

Cette lecture « atmosphérique » qui suit le parcours d’une jeune fille ballottée par la guerre, et sans cesse rattrapée par elle, a résonné d’un écho particulier en ces temps de tragédie ukrainienne. C’est un livre assez particulier, au rythme lent et au charme à la fois terrible et désuet, qui ne plaira sans doute pas à tout le monde. Il s’agit néanmoins d’un très bon roman, très bien écrit et très bien traduit, d’une grande profondeur. Si vous cherchez de la fantasy adulte écrite du point de vue féminin (tout en restant universelle), et qui ne soit pas un énième remake de Game of Thrones, du Seigneur des Anneaux ou de Donjons et Dragons, je vous conseille ce roman. D’ailleurs, je le conseille à tout le monde : rien ne vaut une bonne cure de Tanith Lee ! Personnellement, je m’adonne régulièrement à ce délicieux médicament.

Les jardins secrets

Aujourd’hui, je vais parler de quelque chose qui n’a, a priori, pas grand chose à voir avec la lecture ou l’écriture : les jardins secrets de Vaulx (74), classés « jardins remarquables » par le ministère de la culture.

Ce lieu m’inspire depuis la première fois où je l’ai visité, à quinze ans. À l’époque, c’était hyper confidentiel, et connu des seuls haut-savoyards de la région d’Annecy-Aix les bains. Ce qui était incroyable, c’est qu’il fallait se perdre dans une campagne à vaches pour y accéder : on arrivait devant une petite ferme traditionnelle, on poussait une porte, et soudain, on se retrouvait propulsé dans un autre monde… ce lieu m’a fait rêver tout le long de mon adolescence. J’y restais des heures, en inventant des histoires, visualisant des personnages qui erraient dans cet endroit fantasmagorique, entre Fondcombe et les Mille et une nuits…

Au départ, ce n’était qu’une ferme sur un grand terrain, achetée et restaurée par un couple de peintres sur bois d’origine tunisienne, les Moumen. Après avoir arrangé l’intérieur de la ferme autour des thématiques alpines et provençales, ils ont ajouté un patio d’inspiration orientale dans une dépendance et un jardin inspiré de l’Alhambra de Grenade.

Puis, sur les conseils de leurs amis, ils ont ouvert au public. Les gens ont commencé à venir, le bouche à oreille a fonctionné… d’autant plus que c’est un lieu en constante évolution : la famille (les filles aussi s’y sont mises) rajoute un couloir en moucharabieh, une cour ou un jardin chaque année depuis 1994 ! Ce qui n’était au départ qu’une petite ferme avec son jardin s’étend de plus en plus, grignotant les pâturages avoisinants…

Panneaux délicatement peints, fontaine, mosaïques, jardins… ils ont tout fait eux-mêmes, jusqu’à la piscine ! Ils ont ensuite ajouté des objets glanés lors de leurs nombreux voyages : lampes en verre de Murano, plateaux en cuivre marocains, vaisselle anglaise peinte, angelots en bois… il y a tellement de détails à voir qu’on ne sait plus où donner de la tête.

Maintenant, le lieu est un incontournable de la région et il est visité par des touristes du monde entier (en car, parfois, malheureusement…). Mieux vaut éviter la haute saison, si on veut profiter de son calme bucolique, du chant des oiseaux et de ruissellement de ses nombreuses fontaines, en dégustant un thé à la menthe et un beignet préparé par le maître des lieux ! Le mieux, cela reste le printemps, lorsque les glycines et les roses sont en fleurs. Si vous y allez en dehors des périodes de vacances, ambiance de contes de fées garantie !

Mariage contre nature (Yukiko Motoya)

Autant le dire tout de suite : je n’ai pas du tout aimé cette lecture. À tel point que c’est difficile pour moi de trouver quelque chose à dire de positif sur ce roman, hormis le fait qu’il se lit très vite (13 euros pour 118 pages en police 12, c’est un peu exagéré d’ailleurs!). Cette lecture d’abord extrêmement plate et ennuyeuse s’est transformée en épreuve lorsque la sous-intrigue (ça va aller vite, il n’y en a que deux) s’est imposée. D’ailleurs à ce propos, je pose un petit trigger warning : si comme moi vous êtes sensibles à la cruauté sur des animaux innocents (et sur les chats notamment), passez votre chemin ! J’aurais aimé le savoir avant. J’ai passé une mauvaise soirée à cause de cette histoire d’abandon d’un chat âgé, aimant et dépendant, après onze ans de bons et loyaux services, que j’imaginais évidemment comme le mien, miaulant désespérément dans la montagne nocturne, effrayé et grelottant !

Mais les maltraitances animales ne sont pas le thème principal du roman. Ici, il s’agit plutôt de maltraitance conjugale. L’autrice s’attache à nous faire découvrir, sans oser le critiquer frontalement, la vie de couple morne, soumise et sans amour des femmes japonaises d’aujourd’hui : un sujet qui a déjà été traité avec brio maintes et maintes fois par de très talentueuses romancières, comme Fumiko Enchi (dans le poignant Chemin de femmes notamment) et Banana Yoshimoto (pour ne citer qu’elles). Malheureusement, n’est pas Fumiko ou Banana qui veut. Ici, le message, sous couvert de subtilité, passe de manière plate. C’est peut-être lié à l’écriture, ou encore la traduction, que j’ai trouvé assez mauvaise.

Le problème de la traduction

Avant toute chose, je tiens à préciser que je n’ai pas eu le texte original sous les yeux. Ceci étant dit, je me suis frottée à suffisamment de textes japonais pour connaître les écueils de la traduction de cette langue au français, qui sont d’ailleurs activement combattus dans les formations universitaires. Pour en citer quelques-uns, l’abondance de petits mots qu’on peut difficilement traduire autrement que par « juste », « également », « entre autres » (etc.) et qui finissent souvent à la trappe dans le texte final lors de la phase de lissage. Il y a aussi le problème des déterminantes, qui fait un peu office de Mont Blanc de la traduction pour les étudiants en japonais, et qu’on est obligé dans un premier temps de rendre par une proposition subordonnée relative bien lourde, ponctuée par une conjonction de subordination, avant de s’échiner à trouver un moyen de rendre la phrase plus fluide et naturelle, tout en conservant les informations de la déterminante. Maintenant, imaginez que l’on trouve ces déterminantes à toutes les phrases, et même plusieurs par phrases. On a ici une véritable déferlante de participes présents en début de phrases (par ailleurs très longues), ponctuées de « comme par ailleurs », « car » et autres « qui-que-quoi ». Il se dégage de tout cela une impression artificielle qui empêche l’immersion et rend la compréhension assez ardue. Le manque de rythme de ces phrases à tiroirs leur confère un effet narcotique, et bien que le roman soit court, j’ai eu beaucoup de mal à ne pas m’endormir en le lisant.

Et que dire de ce peu harmonieux « comme de bien entendu » (une traduction de mochiron?), revenu m’embêter plusieurs fois dans le roman, comme une vilaine mouche ? Vous pouvez trouver que je pinaille : après tout, cette locution existe (elle est classée dans le registre « populaire » et considérée comme un peu ringarde). Mais vraiment, la saveur trop brute de cette traduction m’a beaucoup dérangée. C’est peut-être fait exprès, et mon jugement est sûrement exagéré et présomptueux. Après tout, la traductrice est une professionnelle reconnue et bien établie, qui a fait cet effort énorme et peu gratifiant de traduire un roman écrit dans une autre langue par une autre personne. Je reconnais que traduire est l’un des travaux intellectuels les plus durs qui existent. Mais la langue était clairement l’un des points qui m’ont le plus dérangé dans ce roman, et malheureusement, à défaut de pouvoir pointer le texte, la responsabilité en retombe sur le traducteur.

Le mariage surnaturel avec un mari-plante

Le deuxième point qui m’a déplu, c’est l’intrigue en elle-même, qui m’a paru terriblement plate et ennuyeuse. Pour dire les choses clairement, il ne se passe rien. Je m’attendais à une réécriture moderne du motif de mariage avec un être « d’un autre genre », comme le titre le suggère (irui kon.in tan 異類婚姻譚), c’est-à-dire une histoire mettant en scène un ou une humaine qui rencontre et épouse sans le savoir un être surnaturel, comme dans Urashima Tarô, le mari serpent, la femme renard, etc. Dans ces contes, qui sont le substrat de très anciennes croyances de type chamanique qu’on retrouve aussi en Asie continentale, l’époux est toujours un animal (qui est en fait un dieu). Ici, il s’agit d’une plante… le motif est utilisé par l’autrice pour attaquer ces maris mous qui donnent tout à leur travail et deviennent de véritables légumes une fois revenus chez eux (ici, le mari se vautre devant des émissions débiles), et interprété de manière littérale. L’idée pourrait être intéressante et même amusante si l’écriture ou la narration la soutenait de manière plus claire, plus active. Encore une fois, c’est peut-être dû à la traduction. En tout cas, si je ne connaissais pas ce motif et que je n’avais pas fait mes recherches dans mon coin, je serais complètement passée à côté du message. Il est évident que la plupart des lecteurs japonais connaissent ce thème classique de leur littérature (orale et écrite) et parviennent à deviner en filigrane l’intention de l’auteur. Le japonais écrit est justement une langue contextuelle faisant grandement appel à l’intuition et la culture générale supposée du lecteur, ce qui complique encore plus l’exercice de la traduction et donne souvent au public français une fausse impression de platitude et de naïveté. Or, c’est justement le travail du traducteur que de transmettre ce substrat invisible tissé entre les mots au public français. De petites notes en bas de page n’auraient pas été de trop, notamment lorsqu’on parle de plats (souvent, la traductrice s’est contentée de laisser le mot japonais transcrit en alphabet latin : les aubergines mabô, les tentacules d’encornets aux oignons wakegi, qui, j’imagine, ne parlent pas du tout au lecteur français). Pour les rares éléments culturels cités expressément dans le texte, je pense d’ailleurs qu’il y a des problèmes : pour citer un exemple qui m’a hérissé, il ne s’agit pas de « statues jizô » (comme si c’était un type), mais de statues deJizô, qui est un bouddha clairement identifié ! Le souci, c’est que c’est ce genre de petits détails qui permettent une immersion réussie. Ici, ça m’a sorti du texte.

Les personnages sont assez odieux. Je reviendrai sur Kitae, la voisine propriétaire du chat abandonné, dans le paragraphe suivant, pour me concentrer sur le mari. Il n’est pas surnaturel, mais particulièrement toxique. Outre l’abandon du chat dans la montagne, il y a deux scènes choquantes dans le roman, qui contribuent à instaurer un sentiment de malaise de plus en plus envahissant. En premier lieu, la scène d’humiliation publique dans la rue subie par San, la protagoniste. À la sortie d’un restaurant, le mari crache par terre, devant une riveraine en train de balayer son pas de porte. Elle lui saute évidemment dessus, mais au lieu d’assumer, l’affreux bonhomme appelle sa femme pour qu’elle se fasse engueuler à sa place, pendant qu’il attend à un coin de rue. Cette scène terriblement réaliste participe au dégout grandissant que ressent San pour son mari, mais elle la subit sans rien dire. Tout comme elle subit le viol conjugal (n’ayons pas peur des mots) du mari qui, en pleine nuit, lui baisse son pantalon de pyjama pour faire son affaire par-derrière, vite fait, alors qu’elle reste inerte. Cette scène, décrite en trois mots comme si c’était un simple détail, m’a tout particulièrement écœurée. Elle n’a rien d’érotique ni de violent : elle est tout simplement dégoûtante. Mais le coup de grâce a été donné plus tard, avec cette histoire d’abandon de chat dans la montagne. 

La ballade de Narayama des chats et des maris

Avec cette histoire d’abandon de chat dans la montagne, on pense tout de suite à la ballade de Narayama. Là encore, il faut savoir d’où vient ce motif, qui a été très utilisé au Japon, notamment dans le cinéma : il y a eu adaptations de la ballade de Narayama, dont le dernier, de Shôhei Imamura, a choqué le public à l’époque pour son côté engagé (clairement identifiable, cette fois). Il s’agit à la base d’un motif de littérature orale, qui raconte une supposée coutume villageoise appelée obasute consistant à abandonner les vieux dans la montagne lorsqu’ils deviennent un fardeau pour la communauté. En réalité, il n’y a aucune preuve historique que cette coutume a réellement été pratiquée : ce motif littéraire trouve son origine dans les poèmes moraux bouddhiques et les pratiques funéraires anciennes au Japon, où l’on abandonnait les corps dans la montagne. Imamura s’en est servi pour critiquer la société japonaise des années 70-80 et dénoncer la pression du groupe sur les intérêts individuels. Dans le film, le protagoniste est littéralement forcé d’abandonner sa mère, notamment par cette dernière, résignée. Il y a aussi une scène très violente de punition collective sur une famille de marginaux qui a bravé à plusieurs reprises la loi du village.

Dans le roman, ce ne sont pas les vieux qui sont abandonnés, mais les chats incontinents… et les maris. Il est souligné au début du roman que le mari de Kitae, la maîtresse du chat Sansho, ressemble à son chat (qui ressemble lui-même à un Jizô – ce qui n’est pas anodin puisque Jizô est une sorte de Charon au Japon, un passeur aidant les âmes tourmentées dans l’au-delà bouddhique). 

Ce personnage de Kitae, une bonne femme abominable qui fait la guerre aux propriétaires de chiens parce qu’ils ont un parc rien que pour eux, qui promène son pauvre chat « de force » en laisse et ensuite l’abandonne parce qu’il devient incontinent (au lieu de chercher la raison) est évidemment une façon détournée de critiquer un certain type de personnes procédurières, qui préfère abandonner son chat qu’affronter les voisins qui s’en plaignent. Une femme qui se ment à elle-même, et servira de miroir négatif à San, la protagoniste (celle qui est mariée à un mari-plante). C’est d’ailleurs l’abandon du chat qui servira d’élément déclencheur à l’abandon du mari – définitivement transformé en plante – par San à la fin.

Bilan

Vous l’aurez compris, je n’ai pas été sensible à l’humour supposément subtil du roman, et encore moins à la délicatesse de la langue. Je l’ai juste trouvé inutilement cruel, mal écrit et mou du genou. Je ne dis pas qu’il n’est pas intéressant (j’avais beaucoup de choses à écrire dessus d’ailleurs ! ), mais il n’a pas été du tout un moment de lecture agréable. Mais il a sûrement des qualités que je n’ai pas su repérer, puisqu’il a reçu le prestigieux prix Akutagawa ! Si vous le lisez, je serais curieuse de savoir ce que vous en avez pensé.