Mon bilan de l’année 2022

Joyeuse année du lapin !

Inspirée par le post de Moonlight Symphony, j’ai décidé de vous partager mon bilan de l’année 2022 et poser quelques résolutions pour 2023.

Allez, c’est parti !

La vie du blog en 2022

Cela fait un peu plus de deux ans que je tiens ce petit blog. Je l’ai commencé en septembre 2020 pour répondre à un besoin que j’avais, qui était celui de parler de romans rares, sur lequel je ne trouvais quasiment aucune information (comme Blood of Roses de Tanith Lee ou les romans de Léa Silhol). Puis, petit à petit, j’ai rencontré d’autres passionnés de ces autrices qui m’ont conduite à diversifier un peu ma ligne de publication (coucou Zoé, Lullaby, Latulu et Psychinhell — que j’aurais aimé connaître mieux). La création de ce blog a coïncidé avec celle de mon fil Twitter, de mon Babelio, de mon Instagram et mes comptes Wattpad et Scribay (renommé depuis l’Atelier des Auteurs), où je publie mes textes de fiction.

Ce blog, qui ne compte que 17 abonnés (je vous entends rire les deux au fond !), n’a jamais vraiment décollé, et c’est vrai que mes photos sont moches, et que je ne m’y investis pas comme je le voudrais… En 2022, je n’ai publié que 32 chroniques de lecture, ce qui est assez peu pour un blog littéraire, et 44 articles. Mais cela représente quasiment le double de ce que j’avais publié la première année. C’est vrai que je n’y commente pas forcément les dernières nouveautés, que je suis souvent en retard sur les SP et je n’ai pas de ligne vraiment définie : la seule chose qui m’anime est d’y faire ce qui me plaît, et de dire ce dont j’ai envie, sans filtre ou faux-semblants. Mes avis sont donc assez subjectifs, bruts et maladroits parfois, mais toujours passionnés. De temps en temps, je publie des articles thématiques (comme la série sur les tropes horrifiques dans les séries de Mike Flanaghan) et je vous fais part de mes expériences éditoriales. Le prochain article thématique sera posté pour la St Valentin, et portera sur les romans queer qui m’ont impressionnée. Il sera accompagné, pour faire bonne mesure, d’une autre sélection, qui présentera cinq essais féministes.

Pour 2022, je ne vais retenir qu’une seule lecture, et ce sera Notre part de nuit de Mariana Enriquez. Ceux qui ne l’ont toujours pas lu… foncez !

Côté projets persos

Pour moi, l’année 2022, si elle n’a débouché sur aucun changement que ce soit dans ma vie créative, personnelle ou professionnelle, a été une année charnière. Si je regarde en arrière, je me rends compte que j’ai fait pas mal de choses. Je vais parler de littérature d’imaginaire, car c’est l’objet de ce blog.

Cette année, j’ai :

– Participé au speed-editing des Imaginales d’Épinal (je n’avais pas été assez rapide pour la précédente édition), une expérience qui m’a beaucoup appris et que je conseille à tous les aspirants auteurs qui n’ont jamais publié. J’ai également eu la chance d’y rencontrer l’autrice et éditrice Morgane Stankiewiez , l’autrice Louise Le Bars et l’équipe de Noir d’Absinthe, l’autrice et blogueuse Magali Lefèbvre, l’autrice Manon Ségur, l’éditrice de Crin de Chimère, la blogueuse Zoé Lucaccini, l’éditeur Jérome Vincent d’ActuSF, les autrices Sizel et Morgane Caussarieu, les auteurs Thomas Fouchault et Fabien Cerutti, ainsi que toute une joyeuse team du forum « jeunes écrivains » aux yeux remplis d’espoir, et candidats comme moi à la moulinette du speed-editing ;

– Participé au concours Stardust de Hugo romans : encore une expérience qui, si elle n’a rien donné, s’est révélée très intéressante (voir l’article — updaté récemment — que j’ai écrit là-dessus) ;

– Participé à une soirée de lancement de livres sur les vampires (mon thème préféré) dans les locaux d’ActuSF, où j’ai préféré me goinfrer de bonbons qu’oser adresser la parole à Jérôme Vincent, à Morgane Caussarieu ou à Vincent Tassy ;

– Connu des rebondissements intenses dans mes échanges avec les éditeurs sur mon projet de space-opera (plombé par une romance « surnaturelle » et la densité narrative d’un gâteau au petit-beurre — ou d’un TNSM, pour rester dans le thème). J’ai eu la chance, grâce au speed-editing, de pouvoir traiter directement avec une très grosse maison d’édition qui se montrait intéressée par ce roman, que j’essaie de placer depuis mars 2021. Pour ceux qui me suivent sur d’autres médias, vous savez que c’est un peu les montagnes russes, ce projet : il a failli être signé en juillet 2021, il a bénéficié de commentaires élogieux et d’une bonne dose d’amour de la part d’un grand nombre de lecteurs sur internet. Mais, en règle générale, il a toujours été boudé par les éditeurs (il a quand même été qualifié d’« intéressant » par un éminent éditeur de SF !). Le point culminant de ces péripéties a été atteint cet été lorsque j’ai reçu un mail, le jour de mon anniversaire, d’une célèbre ME m’informant que leur premier comité de lecture leur avait rendu un avis « très positif » et qu’ils reviendraient « très bientôt » vers moi. Spoiler : l’essai n’a jamais été transformé et il a été refusé (cet après-midi même, avec un avis très détaillé et très positif tout de même). Au total, cette année, j’aurais fait 23 soumissions de ce roman… et obtenu seulement 4 réponses directes (des « non » sur synopsis). Mais cela fait partie des aléas de l’édition, et je ne me décourage pas !

– J’ai participé pour la première fois de ma vie au Nanowrimo, ce qui n’a pas trop changé ma routine, puisque j’écris au minimum 5000 mots 4 jours/7 depuis de nombreuses années. Il m’a permis de réécrire un autre projet, radicalement différent du space-opera : il s’agit d’une fiction historique se déroulant dans le Japon du 18° siècle, et qui raconte le destin tragique de deux jeunes guerriers liés par un serment de vassalité (et un peu plus que ça, d’ailleurs). Le contexte est assez sombre et le premier tome (j’ai été obligée de couper le roman en deux volumes pour ne pas réitérer l’erreur du Vaisseau Noir) se déroule dans le milieu de la prostitution masculine… Bref, encore une fois, ce n’est pas un manuscrit facile à caser ! Pour l’instant, je l’ai envoyé à deux maisons d’édition.

– Parallèlement, j’ai continué à publier mes fictions sur les plateformes de lecture, en délaissant un peu Wattpad (qui est devenu le terrain d’une chasse aux sorcières assez peu sympathique) et l’Atelier des Auteurs (ancien Scribay, plutôt mort depuis son rachat par Editis). J’ai également essayé, puis arrêté assez rapidement Fyctia (qui ne me correspond pas à ce que j’écris), 404 Factory et Nouvelles Plumes (sur lesquelles il ne se passe rien du tout, et qui semblent visiblement à l’abandon). 

En revanche, j’ai découvert une nouvelle plateforme où mes écrits ont vraiment décollé : Neovel. Elle ne cesse d’évoluer et j’en suis très contente. C’est elle que je privilégie désormais pour avoir les premiers avis sur mes textes. Elle a un gros avantage par rapport aux autres plateformes : on peut contacter directement les fondateurs/administrateurs sur le serveur discord dédié, et ils répondent dans la minute. Un peu comme Scribay à la belle époque. Je présume que cela ne va pas durer… mais profitons-en tant qu’on le peut encore !

J’ai actuellement 9 histoires en cours sur Neovel (dont 2 terminées), 9 sur Wattpad (dont 5 terminées) et … 30 sur l’Atelier des Auteurs, qui me sert un peu de « grenier » !

Pour les auteurs non publiés et/ou boudés par l’édition traditionnelle, les plateformes de lecture et d’écriture sont des outils extrêmement intéressants, que j’espère voir se développer encore dans les années à venir. Je pense faire un article sur elles en 2023.

Mes perspectives pour 2023

Mon mot d’ordre pour cette année : « sois le changement que tu veux voir dans le monde » (oui, ça fait un peu slogan Yogi Tea, mais il paraît que c’est une citation de Gandhi)

– Depuis quelque temps, parce que j’y ai plus de retours, je privilégie Instagram pour poster mes chroniques et articles. Pourtant, au départ, j’étais plutôt frileuse avec ce média. Mais finalement, comme tous les réseaux sociaux, il devient ce qu’on en fait. C’est pareil pour les blogs… Je me suis longtemps sentie illégitime au milieu des autres blogueurs SFFF, avec mes publications un peu personnelles, sporadiques et qui partaient dans tous les sens. Mais j’ai décidé d’assumer cette identité, et de continuer dans cette direction, parce que c’est précisément ce que je voulais trouver lorsque je cherchais des infos sur les livres et les univers de fiction qui me passionnaient. Tant qu’il y aura une seule personne intéressée par ce type de contenu, je continuerai. En maintenant au minimum le même nombre d’articles…

– En 2023, j’aimerais notamment faire des focus auteur et des interviews, en privilégiant les auteurs indépendants et peu visibles. Je pensais notamment faire un article sur R. Oncedor, une autrice auto-éditée rencontrée sur Scribay qui a changé mon regard sur l’AE, ou LuizEsc, qui écrit sur les plateformes de la SF queer de très bonne qualité. Mon rêve : faire une interview de Léa Silhol !

– La campagne d’envois de cet hiver constituait ma dernière tentative de publication du Vaisseau Noir dans le circuit traditionnel. Une sorte de baroud d’honneur, en quelque sorte. À moins que de nouvelles ME pouvant correspondre apparaissent d’ici là, je vais donc songer très sérieusement à l’auto-édition. C’est un mode de publication sur lequel j’avais beaucoup d’à priori à la base. Cependant, certains paramètres ont fini par me faire changer d’avis, à commencer par le contexte très morose de l’édition post-Covid et la baisse générale de qualité des publications en édition traditionnelle (avec ses corrections souvent bâclées, ses romans qui se ressemblent tous et ses couvertures générées par IA — un constat que je partage avec d’autres blogueurs). A contrario, la créativité et la liberté permises par l’AE, le succès rencontré par certains auteurs auto-édités que je suis sur les réseaux et la qualité de leur production rendent ce mode de publication de plus en plus attrayant. De manière plus prosaïque, j’éprouve encore l’envie de faire connaître mes romans en dehors des plateformes de lecture. Si je choisis cette solution, le Vaisseau Noir subira une ultime réécriture (allez, je vous avoue que j’ai déjà commencé) et je casserais ma tirelire pour m’entourer d’une véritable équipe de pros… J’ai déjà ma petite idée (que des gens bien, évidemment !). Et si ça fonctionne, je pourrais continuer avec la saga entière et tous mes autres romans présents sur les plateformes, qui ne passeraient pas dans le circuit traditionnel. 

On se retrouve fin 2023 pour un nouveau bilan ! 

N’hésitez pas à me parler de votre année et de nos projets en commentaires. 🙂

Je cueillerai la vie et je te l’offrirai (Florence Wells)

L’Alchimiste, 300 pages, 2022.

Résumé : Autour d’Anna, mère en détresse qui subit un jour le coup de trop, s’entrecroise le destin de quatre femmes. Alex, la fliquette énergique qui veille son frère dans le coma, Léa, l’interne un peu trop jolie pour les maraudes, Marie la travailleuse sociale, et surtout Martha, la clodo intello qui empile de la poésie dans sa vieille wago.

Voilà typiquement le genre de roman que je fuis comme la peste : de la litté « sociale », avec un ancrage solide dans le réel, celui des travailleurs sociaux, des flics, des soignants, des SDF, des femmes battues et des dealers de cité… L’immersion dans le quotidien gris-bitume d’une ville anonyme, tout ça sans la moindre goutte de surnaturel ou de mystère. Autant dire que je redoutais cette lecture ! Mais finalement, elle m’a surpris. Pourquoi ?

Plus que le fond de l’histoire, pour une fois, c’est la forme de ce roman qui m’a accroché.

La narration, à partir d’un seul personnage, s’ouvre en étoile sur le quotidien de personnages qui se croisent, sur un espace et un temps donné. Loin de s’arrêter à Anna qui sert un peu de détonateur à cette histoire (ce sera également avec elle qu’on fermera le livre), le roman nous fait emboiter le pas de la personne qu’elle vient juste de croiser : la travailleuse sociale, qui finit sa journée par une maraude (ce qui nous permet ensuite de suivre les pas d’une SDF, puis d’une interne, ce qui nous ramène à Alex qui se trouve à l’hôpital, etc.). Cette construction originale, qui m’a rappelé celle de La pierre et le sabre d’Eiji Yoshikawa, a la mérite de nous plonger dans le maillage serré et les réseaux d’interrelations de toute une société. En nous faisant sauter naturellement d’un personnage à un autre, elle rend la lecture vraiment agréable et intéressante. On s’attache à ces gens, on a envie de savoir ce qui leur arrive, pourquoi ça leur arrive et comment ça va se terminer. Il y a également un sentiment d’immédiateté dans l’écriture qui rend ce roman très dynamique, presque « explosif ». On est dans l’ici et maintenant, et les choses s’enchainent à toute vitesse, comme dans un grand huit qui s’emballe. 

Le final, pourtant assez prévisible, nous fait l’effet d’un coup de poing dans le ventre, avec sa résolution douce-amère, qui marque à la fois la fin d’une possibilité et l’ouverture d’une autre. Il m’a fait penser à celui de La Route, de Cormac MacCarthy. Enfin bref, pour se plonger dans ce livre, autant être bien accroché… c’est un peu ce que je craignais, et pourtant, ça s’est bien passé. Il y a une espèce de douceur, de gouaille un peu conte, avec ses personnages légèrement stéréotypés (le grand méchant dealer — qui est vraiment ignoble —, les bénévoles « anges gardiens », les soignants surbookés et souvent maladroits, la flic qui s’en laisse pas compter, la SDF au grand-cœur…), qui fait passer les choses et nous empêche de sombrer dans le désespoir. Le titre, que je trouvais un peu cruche au début (il a même été cité dans les pires titres de l’année dans la rubrique littéraire du Figaro, à côté de « Zizi Cabane » de Bérengère Cournut et de prestigieux auteurs galligrasseuil, excusez du peu !), trouve sa justification dans le poème qui est récité par l’un des personnages tout à la fin. À bien y réfléchir, je n’aurais pas trouvé mieux !

Il faut dire que ce roman est vraiment porté par son écriture. Le sujet en lui-même n’est pas vraiment folichon, ni même original. C’est la façon dont il est traité « formellement » qui l’est. L’écriture est très efficace et entrainante : il ne m’a fallu que quatre heures, avec beaucoup d’interruptions, pour le lire d’une traite. J’avais déjà remarqué cela dans d’autres écrits de l’autrice, que je suis sur les plateformes d’écriture (elle a gagné les Wattys en 2021 dans la catégorie SF avec Hydrogène et le concours des Murmures Littéraires 2022 en littérature générale avec ce roman, édité depuis chez l’Alchimiste). Même si Florence Wells, de son propre aveu, n’écrit que depuis peu, on sent déjà une voix très personnelle, un « style » qui se démarque. À suivre, donc, car nul doute que ce premier roman sera suivi par de nombreux autres !

Pour finir, deux références de romans traitant de sujets similaires par des autrices qui ont commencé elles aussi sur des plateformes d’écriture (parce qu’on ne met pas assez en avant ce type d’auteur) :

– La rue qui nous sépare de Célia Samba, publié chez Hachette romans (elle aussi a gagné un concours, celui de « Nos Futurs », le prix du premier roman engagé de Hachette), qui raconte l’histoire d’amour entre une étudiante bourgeoise et un jeune SDF de son âge à qui elle a offert une crêpe ;

– Retrouvailles inattendues d’Ambre (en cours, publié sur l’Atelier des Auteurs sous le pseudo de Komakai), qui raconte les retrouvailles de deux amis dont l’un est devenu SDF (il y a aussi une histoire d’amour à la clé) 

Into the Deep (Sophie Griselle)

2022, 500 pages, Snag.

Résumé : Le jeune et brillant océanologue Sam Luzarche découvre une créature marine qui défie les lois de la biologie non loin du point le plus profond sur Terre, près d’une île du Pacifique où les habitants ont mystérieusement disparu. Mais quand son passé familial fait irruption, l’enjeu de sa découverte, qui pourrait changer le monde, prend une tournure personnelle…

J’ai suivi le processus d’écriture de ce roman en « lecteur fantôme » sur l’Atelier des Auteurs (anciennement Scribay) et assisté à l’alchimie ultime : la transformation d’un manuscrit publié gratuitement en feuilleton sur internet en une œuvre acceptée par un éditeur digne de ce nom (le Graal ultime), publiée, puis disponible pour de vrai en librairie. Une opération de haute magie, suffisamment rare pour être soulignée. Ayant du mal à lire en ligne, j’étais curieuse de relire ce roman en format papier. La lecture de la Forme de l’eau de Daniel Kraus et Guillermo Del Toro m’a donné envie de m’y replonger (j’aime bien les lectures thématiques) et je dois dire que je ne suis pas déçue !

Ce roman possède en effet de grosses qualités, et surtout, la principale : il nous transporte dans un autre monde, à la fois séduisant, dangereux et mystérieux. Il se dévore : les 400 pages s’avalent comme rien ! Dès le premier paragraphe, le lecteur est happé par les mystères soulevés, dans une histoire qui fait référence aussi bien à Lovecraft qu’à Dan Simmons (pour l’habillage scientifique et la dimension horrifique). Les conflits entre personnages sont savoureux d’injustice et donnent envie de poursuivre pour savoir comment tout ça va se terminer. Pas de temps mort pour nous sortir de la lecture : l’immersion est totale, du début jusqu’à la fin.

C’est également un roman à « créature » (mon genre favori) et, comme d’habitude, j’attendais beaucoup de celle-ci. Rien de tel qu’un bon monstre pour pimper une histoire !

C’est aussi une intrigue très intelligente et habilement menée, qui explore toutes les pistes, toutes les possibilités du scénario, et nous laisse la porte ouverte, à nous, lecteur, pour tirer des conclusions. Enfin, c’est une très belle fable sur le pouvoir d’attraction des fonds, qu’ils soient liquides, ou mentaux…

Le roman est particulièrement bien structuré, avec un prologue très accrocheur, et un épilogue qui laisse une porte bien ouverte, dans la pure tradition du roman fantastique. Aucune question n’est laissée en suspens, et les points noirs du début du roman sont résolus, que ce soit au niveau de l’intrigue, des personnages ou même du rythme. Je vais quand même vous détailler les petites choses qui m’ont gênée, même si certaines trouvent leur résolution à la fin.

Parlons de la forme, d’abord. 

La narration à la première personne, dans ce roman, n’est pas très bien passée pour moi, même si j’ai fini par m’y habituer. Principalement parce qu’à part nous faire de l’expo sur le milieu et son histoire, le narrateur ne nous dit rien de ce qu’il est, ce qu’il pense (ou le fait de façon maladroite). Ses conflits intérieurs (et c’est dire s’il en a…) passent uniquement à travers de tirades grandiloquentes et de dialogues assez lourds et peu naturels, en s’exprimant sous la forme de conflits avec les autres. Tout cela culmine au cours d’une scène de drama interminable (20 pages !) et éprouvante, qui fait bien mal à la tête. Mais là encore, il s’agit d’un style, auquel on s’adapte facilement à la lecture.

Le rythme : tout va un peu trop vite à mon goût, surtout au début. Tellement vite que parfois, j’ai dû relire des passages pour comprendre que ça y est, le perso n’est plus sur le bateau, mais dans l’eau, puis dans le bathyscaphe, et enfin, sur l’île… ça va vite, très vite ! En revanche, les passages de disputes (nombreuses), eux, prennent bien leur temps, avec forces redites. Faut dire que les persos ne désarment pas, de vrais requins-bouledogues !

Justement, les persos, parlons-en ! Ils sont tous détestables, et peuvent, au début, paraître un peu caricaturaux. Le héros est un genre de Jacques Mayol dans le Grand Bleu, en plus égoïste et tête brûlée encore. Beau comme un dieu tahitien, adulé par toute son équipe, les femmes et les dauphins, il est en plus supra-intelligent : il a soutenu sa thèse à 20 ans, tout en ayant eu le temps de devenir champion mondial de plongée en apnée. Un Gary Stu de compétition (ce qui est renforcé par l’usage de la 1° personne), mais pas sympa, en plus. La façon dont il traite son entourage est ignoble : sa copine Ophélie, qu’il n’utilise que pour le sesque et la lessive, ses amis et ses subordonnés, dont il risque la vie sans cesse « pour la science »… Mais la palme d’or du salaud revient à son père, le vrai méchant de l’histoire : une caricature de savant fou (évidemment prix Nobel), un genre de Tywin Lannister croisé avec le professeur Hojo et Heihachi Mishima. Enfin, Ophélie, la copine du héros, est évidemment canon, intelligente, mais potiche (et traitée comme telle, j’y reviens tout de suite) … En tout cas, c’est la seule qui manifeste un comportement normal et humain dans cette histoire.

Sachez tout de même que, quoi que vous pensiez des personnages dans la première moitié du roman, vous changerez d’avis sur eux dans la seconde partie. C’est là toute l’intelligence de l’intrigue !

Le second vrai point faible est donc, selon moi, la peinture du milieu scientifique que ce roman nous donne, dont les réalités sont très éloignées de ce que vivent les personnages. Thèse à 20 ans, directeur de mission à un âge où les gens normaux rempilent pour leur 5° année de doctorat, budget illimité venant du CNRS — et pour un ethnologue en plus…! —, navire-labo de pointe qui ferait pâlir un méchant de James Bond… Tous ces éléments sont un peu gros. Bon, je reconnais qu’ils servent bien l’intrigue. Mais de ce côté-là, j’attendais plus de ce roman qui se veut aussi une réflexion sur l’éthique scientifique. Quid des chercheurs sans poste qui bossent gratos sur le bateau, de ceux dont les rêves se sont brisés sur les écueils du manque de moyens et de soutien institutionnel, mais qui continuent à grenouiller dans ce milieu auquel ils ont consacré leurs plus belles années ? Adam, le personnage qui sert de carpette au héros et à son père, pourrait entrer dans cette catégorie là, mais le roman ne s’intéresse pas vraiment à lui, à son histoire et son ressenti. Idem pour Ophélie, la copine du héros, qui pour le coup, ne sert vraiment à rien d’autre que… d’être la copine du héros super brillant, surhomme et beau gosse. Ok, la place des chercheuses est questionnée à travers la façon dont elle est traitée (et encore, de manière assez caricaturale), mais tout cela manque de dimension socio-éco. Dommage !

Bilan

Mais je chipote. En dépit de ces petits détails qui pourront très bien ne pas être un problème pour d’autres, j’ai passé un excellent moment de lecture avec ce roman qui, pour moi, possède la qualité principale d’un bon livre. À savoir, susciter une soif de lecture qui pousse à tourner les pages jusqu’à la fin, et nous transporter dans un monde onirique (et parfois dangereux), hors de notre réalité. De ce côté-là, mission accomplie !

Ça ressemble à : 

– Abyss, le film de James Cameron

– La Forme de l’eau, de Guillermo Del Toro

– Le cauchemar d’Innsmouth, de H.P. Lovecraft

– L’arc du père Hoyt dans Hypérion, de Dan Simmons

Jamais avant le coucher du soleil (Johanna Sinisalo)

Actes Sud, 319 pages, 2003.

La lecture du Rituel m’a donné envie de relire ce roman finlandais, lu une première fois en 2005 et devenu l’un de mes préférés depuis. Il s’agit d’un livre particulier, étonnant, et assez audacieux. L’autrice part d’un postulat tout simple : un homme recueille chez lui un animal sauvage blessé. Mais elle en fait quelque chose de tout à fait original… car l’animal est un troll, une espèce qui n’existe pas. En outre, cet animal se révèle bien plus intelligent qu’il n’y parait, et il exerce sur le narrateur une fascination étrange : « Je n’ai rien vu d’aussi beau. Je sais tout de suite que je le veux » dira-t-il en le découvrant. Il décide de le cacher chez lui, pour le meilleur et pour le pire…

Le roman se déroule dans une réalité parallèle où les trolls existent vraiment. L’autrice nous familiarise avec ce folklore en entrecoupant les chapitres par des passages informatifs comme de fausses entrées de dictionnaire, de recherches internet, etc. Cet ajout d’informations destiné à nous faire accepter l’existence des trolls comme un véritable animal est très bien fait et s’intègre de manière fluide dans le roman.

À commencer par Ange, le protagoniste, tous les personnages ou presque ont un surnom, ce qui est bien pratique pour les non-finnophones. Ange est un jeune photographe beau comme un dieu (d’où son surnom), qui vit seul dans un immeuble de Tampere. On suit son point de vue à la première personne principalement, mais pas seulement. L’autrice alterne les narrateurs et nous donne à entendre la voix de plusieurs personnages qui vont être amenés à interagir avec Ange : Palomita, une Philippine plus ou moins séquestrée par un mari abusif dans un appartement voisin, Martes, employeur et amour secret d’Ange, Dr Spiderman, son ex-amant vétérinaire, et Ecce, un gay un peu geek qui possède des livres rares sur la faune de Finlande. Tous ces personnages sont esclaves de leurs pulsions sexuelles ou de celles des autres, leur comportement analysé au prisme plutôt froid des lois biologiques de l’attirance chimique (les odeurs, parfums, phéromones, essences boisées, etc. sont très présents).

Le troll (appelé « Pessi », comme dans un poème finlandais racontant l’amour impossible entre un troll et une sylphide) lui, n’a pas voix au chapitre, mais il est le moyeu autour duquel tournent les évènements du roman. Il a un charme mystérieux qui contamine tous les personnages, et notamment Ange, qui voit en lui un rêve dangereux et l’antithèse de sa vie urbaine et superficielle. Il incarne les ténèbres (les trolls sont des prédateurs nocturnes), la nature sauvage, le désordre. Sa présence va rebattre les cartes dans la vie d’Ange et dans celle des gens qui vont interagir avec lui. Par son biais, la nuit, la forêt, le chaos vont progressivement s’immiscer dans l’immeuble jusqu’à un final radical et surprenant.

Conte urbain faussement naïf et assez sombre, ce roman interroge les rapports de domination et la place laissée à l’Autre, et à la Nature, dans une ville qui, progressivement, a tout grignoté. Lors de ma première lecture, la relation d’Ange avec Pessi et l’attirance qu’il ressent envers lui m’avaient un peu choquée (Pessi est à la fois un enfant et un animal, techniquement…), mais plusieurs dizaines d’années plus tard, je vois les choses très différemment. Ce livre a eu une grande influence sur mon écriture et mon imaginaire : j’y fais référence dans tout ce que j’ai écrit depuis, et sa couverture m’a fait découvrir le travail de Yoshitomo Nara. À chaque fois que je le relis, j’y découvre quelque chose de différent. C’est un roman multi-primé qui a consacré son autrice et qui, parait-il, sera un jour adapté au cinéma (je crains le pire). En attendant, je vous le conseille vraiment !

Le Rituel (Adam Nevill)

Résumé : Quatre quadragénaires qui se perdus de vue partent dans le nord de la Suède faire de la randonnée pour se retrouver. Mais la balade tourne court : l’un d’eux se fait un genou, l’autre est mal équipé… pour ne rien arranger, les 4 potes ne font que s’engueuler. Histoire de mettre un terme au fiasco et pouvoir rentrer plus vite à la maison, Hutch, leur guide improvisé, décide de couper par une forêt inexplorée, hors sentier. À partir de là, la rando fiasco va virer au cauchemar…

Ah, la Scandinavie, ses forêts primaires, sa nature inviolée, sa culture viking, ses dieux sauvages et son black metal satanique ! Le décor parfait pour une bonne histoire de peur, non ?

J’ai d’abord connu ce roman par son adaptation Netflix (2017). Ce film m’a beaucoup marqué, et m’a donné envie de lire le livre qui le précédait pour en savoir plus. Le roman amène en effet un certain nombre de précisions qui manquaient dans le film.

Comme le film, et peut-être plus encore, le roman est très efficace. Déjà, il nous tient en haleine de la première à la dernière page, avec des chapitres courts et percutants. Le malaise va grandissant au fur et à mesure qu’on s’enfonce dans les ténèbres humides de la forêt boréale avec les personnages. Très humains, réalistes et travaillés (surtout le protagoniste, Luke), ils suscitent une réelle empathie chez le lecteur. On a envie qu’ils s’en sortent, on comprend leur comportement et leurs motivations, on souffre avec eux. L’auteur, qui déclare dans une petite note à la fin du roman avoir beaucoup lu de récits d’alpinistes en perdition, arrive à nous faire sentir presque physiquement les souffrances de ses personnages. La première partie est donc très similaire à un roman de survie réaliste. 

Cependant, l’intrigue bascule vite dans l’horreur surnaturelle. Pour autant, les éléments fantastiques — particulièrement glauques et horribles — sont très bien menés. Le lore créé dans ce roman est intéressant car il est ancré à la fois dans la mythologie viking et des faits divers réels : les incendies d’églises et les assassinats perpétrés par les pionniers du black metal norvégien dans les années 90. Adam Nevill, qui a lu Lords of Chaos, un livre replaçant tous ces crimes dans leur contexte (adapté en film en 2018), s’en est inspiré pour bâtir une partie de son intrigue. Cet aspect fait partie de ceux qui sont absents du film Netflix, mais que je trouve personnellement très intéressants.

De par son ancrage dans la réalité, la richesse de la psychologie de ses personnages, l’utilisation d’un surnaturel distillé par petites touches (mais toujours très impactant), sa radicalité et son efficacité, ainsi que son côté survie en terres hostiles, ce roman m’a rappelé Terreur de Dan Simmons, qui figure dans mon top dix de meilleurs romans d’horreur de tous les temps. Je le recommande donc chaudement !

Ma petite liste « traqués par une créature mythique dans une nature hostile » :

– Le Rituel, Adam Nevill.                                     

– Terreur, Dan Simmons.

– Widjigo, Estelle Faye (qui a nettement moins bien fonctionné pour moi).

Entrevue choc avec un vampire (Morgane Caussarieu + Vincent Tassy)

ActuSF, 385 p., 2022.

Résumé : Jean Louis David, passionné de coiffure et de mobilier de luxe, raconte sa vie à un journaliste charmé par sa beauté hors du commun, mais très vite lassé par sa logorrhée autocentrée. D’autant plus que Jean Louis David est un vampire… 

Fans d’Anne Rice et de vampires, attention : ce roman dingue ne nous épargne rien !
« Jean Louis David » (Louis) est un eunuque raciste attiré par les caniches, « Richard » (Lestat) couche avec sa mère, « Claudie » (Claudia) est une vieille femme laide et odorante… Comme nous l’annonce la liste des trigger warnings (« TW : tous ! ») au début du livre, les thèmes les plus trash sont abordés sans complexe : zoophilie, gérontophilie, racisme, inceste, pédophilie, blasphème… Les vannes s’enchainent sans pitié pour les personnages, et parfois, elles sont de très mauvais goût. Il y a un petit côté « Cité de la Peur » dans l’humour de ce roman : ça ne s’arrête jamais, ça parodie à tout va, les blagues ne sont pas toutes bonnes, mais certains passages sont à se poiler (j’ai ri aux éclats au moins cinq fois). Les autres romans d’Anne Rice en prennent pour leur grade, et l’autrice aussi, au passage (la « reine des camées »). On tacle Twilight à plusieurs reprises. Dracula (« Draculasse »), Buffy (« Marie, la vierge tueuse de vampires ») et même Jésus font leur apparition ! 

Le roman réussit le tour de force de mêler parfaitement le style punk et les thèmes sordides de Morgane Caussarieu avec les intrigues en abyme et les personnages androgynes de Vincent Tassy. On a l’impression que, loin de se contenter de se moquer de leur idole (les deux auteurs avouent adorer Anne Rice, qu’ils créditent à la fin du roman comme l’une de leurs inspirations principales), ils parodient leur propre style. Dans la deuxième partie du roman, la narration prend même des airs d’Apostasie (second roman de V. Tassy), avec « Louis » qui perd son interlocuteur dans ses histoires imbriquées. Décalée, parfois lourde mais ne se prenant jamais au sérieux, cette parodie est un bel hommage à la reine de la littérature vampirique par ses deux « héritiers français ».

Un petit extrait pour vous donner le ton du livre :

L’épouse de bois (Terri Windling)

Les Moutons électriques (2010, 2018), 309 pages.

Aujourd’hui, je vais vous parler d’un livre merveilleux, le meilleur que j’ai lu depuis un certain temps (depuis Notre part de nuit de Mariana Enriquez, en fait). Il s’agit de L’épouse de bois de Terri Windling. Ce roman n’est plus tout jeune (il est sorti aux États-Unis en 1996) et aujourd’hui, il est considéré comme un classique du fantastique féérique, qu’on peut aussi relier au « réalisme magique », un genre qui, décidément, est en passe de devenir mon préféré !

Résumé : Maggie Black, journaliste et écrivaine dotée d’un ex-mari un peu envahissant, hérite d’une maison à la mort d’un ami qu’elle n’a jamais pu rencontrer en chair et en os : le poète David Cooper. Elle part s’installer chez lui dans les montagnes Rincons au-dessus de Tucson, une région perdue de l’Arizona, dans le but de mieux comprendre l’homme et élucider le mystère de sa mort. Elle y découvrira toute une peuplade d’êtres étranges, humains, animaux… et autres.

Il y a des histoires dont on sait, dès les premières lignes, que c’est pour nous. L’épouse de bois est de ceux-là. Je ne savais pas du tout où j’allais en ouvrant ce livre, dont j’ai trouvé la référence cet été dans une liste de romans de fantastique féérique. Mais quelle bonne surprise ! Un enchantement perpétuel, sans fausse note. Qui dit roman extraordinaire, dit format de chronique inhabituel, car je n’ai absolument rien de négatif à dire dessus ! 

« Sa femme n’était pas Anna Naverra, pas une sorcière au cœur de flammes ; c’était une femme de la terre, de granite et de quartz. » (p. 61)

Pourquoi ce roman est-il extraordinaire ? Tout d’abord, pour son écriture. Une vraie merveilleuse ! De la poésie mise en prose. D’ailleurs, l’autrice est aussi poète, et on le ressent dans sa plume. Les références au 6° art sont nombreuses. La langue, légère, concise, coupée au cordeau, est parfaite. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman d’imaginaire aussi bien écrit. Et franchement, ça fait du bien. La forme, quoi qu’on en dise, ça compte !

«  C’était une créature obsédante, aux joues minces et balafrées, aux yeux bridés peuplés de secrets. Elle lui rappelait l’homme de la colline, dont le beau visage portait des lignes ressemblantes. Cet homme était apparu dans ses rêves la nuit dernière, se souvint-elle soudain. » (p. 84)

Ensuite, ce roman est extraordinaire pour son traitement de la féérie, à la fois novateur (faire vivre les fées dans le désert de l’Arizona, il fallait y penser !) et authentique. Ici, l’autre monde n’est pas un simple décor sorti de nulle part pour raconter une énième histoire de fantasy hors-sol. On sent la connaissance profonde de l’autrice pour le folklore et la mythologie, dont elle comprend la puissance symbolique, qu’elle manie à la perfection et replace dans leur universalité. Sans cesse changeants, insaisissables, ces êtres « entre nous et les anges » (p. 168) prennent tour à tour le masque des esprits amérindiens ou le visage des fées irlandaises. Ils s’incarnent dans un cerf blanc dont les pas font naître des turquoises, un coyote borgne, un cactus qui danse la nuit sous la lune. Font parler les pierres et apparaître les rivières. Leur ancrage dans la réalité ne leur confère que plus de force. Personnellement, c’est dans ce contexte-là que je préfère voir traité le surnaturel, car, coupé du réel, il perd de sa force, de son sens et de sa puissance évocatrice.

« C’était un original d’Anna Naverra, peintre surréaliste mexicaine. On y voyait une fille pâle aux cheveux blancs, tenant de l’eau dans ses mains jointes, et en arrière-plan le désert, la nuit, agrémenté de tours à la Escher, de papillons blancs et d’une pendule ancienne. Le tableau s’intitulait Le Mage à l’heure de minuit, même si la pendule indiquait 1h15 du matin. » (p. 60)

Le surnaturel n’est pas le seul thème du livre. L’autrice s’en sert pour nous parler du processus créatif, et du regard particulier qu’ont les artistes sur le monde. Elle nous fait réfléchir à ce que leurs créations apportent au réel. Tous les personnages (à une terrible exception près) sont des artistes : musiciens, peintres, poètes, relieurs… ou des passeurs : chamane, protecteurs et soigneurs des animaux du désert (qui sont de véritables personnages). En nous immergeant dans cette étrange communauté du Ranch Red Spring Canyon, Terri Windling nous plonge dans le quotidien d’artistes, de personnes atypiques qui vivent en marge, dans un monde qu’ils se sont choisis, et qu’ils ont magnifié. Un monde merveilleux, mais également dangereux, dans lequel on peut se perdre pour ne jamais en revenir, comme le couple tragique Anna et Cooper, ou même Juan, le peintre hanté par sa muse. « L’art, c’est la seule chose qui m’importe » (p. 153), dit l’héroïne venue chercher son inspiration dans cet endroit du monde si particulier. Les « terres de la poésie » de Cooper, ce poète avec qui elle correspondait, qui sont plus une idée qu’une entité géographique : « c’était un endroit dans sa tête, un mélange d’Angleterre, de France, de Mexique et d’Arizona. Tout cela faisait partie de lui, et faisait partie de ses poèmes. Je ne pense pas qu’il les ait jamais séparés. » (p. 112)

Le roman est émaillé de fragments de poèmes, de descriptions de tableaux, de références musicales, littéraires, plastiques… le lecteur est plongé dans un maelstrom de références, dont certaines sont inventées. Cette richesse m’a rappelé M. Norrell et M. Strange de Susanna Clarke, avec cet univers imaginaire — si bien mêlé au folklore qu’on ne sait plus ce qui est réel et ce qui ne l’est pas — qui sort littéralement des pages. J’en ai noirci, des petits papiers, dans l’idée de retrouver toutes les œuvres citées par Terri Windling ! Car L’épouse de bois a été conçue, à l’image de la poésie de Cooper dans le roman, comme un dialogue avec les peintures d’un artiste proche de l’auteur, Brian Froud, dont le tableau éponyme illustre la couverture. Et tous les sens sont convoqués dans l’écriture sensorielle de l’autrice : la vue, avec ces images si fortes, l’ouïe, avec la sonorité de la poésie et la musique citée, mais aussi l’odorat, avec le parfum de la sauge et le toucher (la pierre, le sable, les épines des cactus…) Plus qu’un projet littéraire, il s’agit d’un projet artistique global !

« Il faut que tu croies en ton talent quoi qu’il en soit. Persévère. Va réclamer ce que tu veux. » (p. 153)

Cette description de toute une contre-culture américaine des années 90 que nous donne Terri Windling (mise en abime avec les cercles artistiques d’après-guerre à Paris, New-York et Mexico) s’accompagne d’une critique acerbe et sans concession des contingences et mesquineries qui, en l’accablant, ramènent à terre les artistes. Critiques misogynes, éditeurs snobs et bornés, artistes à succès centrés sur eux-mêmes… Anna, la peintre dont les visions ont changé la vie de tant de personnes, est décrite par les critiques comme une « idiote savante peignant un choix de sujets malheureux, quoiqu’avec un talent rare » (p. 164) et n’est jamais créditée comme étant la découvreuse des figures merveilleuses qui magnifient la poésie de son compagnon. Pour enfin prendre son envol en tant qu’artiste, Maggie a dû se séparer d’un mari dans l’ombre duquel elle vivait, et Dora, elle, a renoncé à sa passion pour soutenir la carrière artistique de son conjoint. La scène la plus violente du livre est d’ailleurs celle de la crise de Juan, lorsqu’il brûle les œuvres de sa femme et lui révèle ainsi le peu d’estime qu’il a pour son art, toujours mis en retrait par rapport au sien.

L’intrigue, enfin, est aussi belle et passionnante que son emballage. On est happé par ce mystère et la vie de ces gens dès les premières pages. La magie opère et on ne peut plus lâcher le roman. Je l’ai fini en deux jours. Je ne pouvais plus le lâcher, et l’immersion était telle que j’y pensais même lorsque je ne le lisais pas ! Un roman-monde, une ambiance… c’est pour trouver ça que je lis.

Bonus : il y a une romance dans ce livre, et elle fait du bien. Elle est adulte, saine, droite dans ses bottes (comme la plupart des protagonistes de ce roman) et fait rêver. C’est un sans-faute !

Bilan

Une histoire passionnante, un rythme à la fois haletant et contemplatif, une plume magnifique, des personnages émouvants, beaux et authentiques… le bouquin que j’aurais aimé écrire, et que j’aime encore plus découvrir ! 

Ça ressemble à :

– Quelques nouvelles du tome 1 de Sacra de Léa Silhol (« À travers la fumée », notamment), pour la description tendre et belle d’un micro-monde artistique qui se partagent des secrets d’initiés et réfléchissent à la création ;

– Sous le Lierre de l’autrice précitée, pour la réflexion sur les espaces magiques à préserver ;

– Faërie, de Raymond Feist, pour le côté « suspense » et mystère féérique.

Prince captif : l’intégrale (C.S. Pacat)

Bragelonne, 2015-2016, 637 pages.

Résumé : Suite à une ignoble trahison, Damen, prince fier et viril, se retrouve esclave de plaisir dans une cour raffinée et cruelle. Il est mis à la botte du prince Laurent, aussi beau que manipulateur, dont il a tué le frère adoré quelques années auparavant. Arrivera-t-il à survivre aux complots et aux humiliations avant que Laurent découvre qui il est, et à reconquérir son trône ?

Cela faisait un moment que je voyais circuler sur bookstagram ces couvertures en miroir montrant deux jeunes éphèbes. Un brun et un blond, tous deux couronnés de lauriers, se faisant face dans leurs similitudes et leurs différences à la manière d’un Azur et Asmar gay et antique. À la base, je ne suis pas trop fan de la fantasy péplum ou « royauté ». Mais la lecture d’un avis de lecture très négatif sur le tome 1 m’a donné envie de découvrir ce roman (par ailleurs encensé). Dans cette chronique (que je ne vais pas partager pour respecter sa décision de son auteure ne plus être associée à cet univers qu’elle déteste), Prince Captif était présenté comme un roman problématique, une mauvaise fic Wattpad bourrée de smutfaisant l’apologie du viol, avec des personnages détestables.

En général, quand je vois une chronique très négative sur internet, je me dis que le roman en a suffisamment dans le ventre pour soulever les passions et cela me donne envie d’aller voir ce qui se cache derrière. J’ai tendance à préférer les œuvres clivantes, celles qui font réagir, au livres « macdo » prédigérés et ultra-formatés pour plaire à tout le monde.

Une rapide recherche m’apprit que la saga avait effectivement connu une première vie sous forme de websérie sur internet entre 2008 et 2015, puis qu’elle avait été refusée par tous les éditeurs australiens (« nous ne pensons pas qu’il y a un marché pour ce type de roman », lui répondra un éditeur). Qu’à cela ne tienne, l’auteure, soutenue par sa fanbase, le sort en e-book. Et là, c’est la consécration : jusque-là confidentiel (« j’avais six lecteurs sur mon blog », confie Pacat), le roman explose sur Amazon en moins de vingt-quatre-heures et devient un tel phénomène que les journalistes américains s’y intéressent. Finalement, Penguin USA fera une offre à l’auteure, et la trilogie se retrouve récupérée par le milieu de l’édition pour devenir le best-seller multi-traduit qu’on connait. Une telle success-story interpelle forcément, surtout quand le roman possède une réputation sulfureuse et qu’il répond apparemment à tous les codes de la fic boys love (je préfère ce terme que celui « d’homo-romance », car il précise bien ce dont il s’agit : une intrigue centrée sur la relation amoureuse entre deux personnages masculins)un genre qui trouve rarement sa voie jusqu’à l’édition mainstream.

Jusqu’où peut aller un gros éditeur de fantasy dans le « lemon » et le « fanservice » ? Où se trouve la zone de compromis entre édition digne de ce nom et succès internet ? C’est dans l’espoir de répondre à ces questions que je me suis lancée dans la lecture de Prince Captif. Je savais déjà Bragelonne assez audacieux sur ces questions, mais je m’étais un peu ennuyée avec Kushiel, pourtant présenté comme un brûlot absolu en fantasy. Avec Prince Captif, je pensais rigoler, m’ennuyer et détester… mais j’ai été happée par ce page-turner très efficace, et même assez séduite par l’univers et les personnages.

Alors, sulfureux, ou pas ?

Pour faire simple, Akielos, le royaume d’origine de Damen/Damianos, est inspiré de la Grèce antique : sauvage, fier, barbare, guerrier, mais en ayant une certaine idée de l’honneur et de la liberté. Vère, à côté, évoque plutôt un mélange entre la Rome fin d’empire et la France de la Renaissance. Les deux royaumes pratiquent l’esclavage, mais de manière différente. Les Akieloniens, francs du collier, traitent plutôt mieux leurs esclaves que les Vérétiens, qui les humilient et les torturent. Ils organisent, notamment, des combats d’esclaves au cours desquels le gagnant viole le perdant. La lutte gréco-romaine dans le plus simple appareil, le corps enduit d’huile, est un thème récurrent des trois romans, qui ancre bien l’univers dans l’antiquité. Idem aussi pour la pédérastie au sens grec du terme, c’est-à-dire la relation consentie entre un guerrier ou un noble plus âgé qui prend sous son aile un adolescent. Ici, il s’agit surtout de « mignons », qui sont d’un rang social inférieur à leur maître. Ce sont ces trois points, le viol, l’esclavage et la pédérastie, qui peuvent se révéler sensibles pour les lecteurs. Quant aux scènes explicites, elles sont relativement peu nombreuses. J’en ai relevé une par tome, le reste étant des allusions, un langage cru, la description de coutumes et d’actes qui contribuent à un instaurer un climat sulfureux et une tension sexuelle qui court comme un fil rouge dans tout le récit. Je n’ai pas lu la première version publiée sur internet et en autoédition, mais je suppose qu’elle était beaucoup plus explicite.

J’ai passé un excellent moment de lecture, mais… 

Je suis consciente des faiblesses de ce titre. De ces qualités, aussi. Une petite liste :

Les moins :

– l’écriture, souvent brouillonne, pas claire, pour ne pas dire moche et paresseuse, émaillée de répétitions et de redites. Quelques petits exemples :

« Il partit. » (p. 137)

« Il comprit. » (p. 155)

« Il dit :

— Je dois parler au prince. » (p. 155)

C’est surtout récurrent dans le premier tome (que je trouve le plus faible des trois). Ensuite, j’ai eu l’impression que l’écriture s’améliorait. Par ailleurs, les trois tomes sont plutôt différents et inégaux : le premier (« l’esclave ») est centré sur l’esclavage de Damen à la capitale de Vère, le second (« le guerrier »), sur son ascension en tant que bras droit de Laurent lors d’une campagne militaire, et le troisième (« le roi »), sur la résolution (un peu rapide parfois) de tous les fils de l’intrigue. Le second, qui est celui où il se passe le plus de rebondissements, est le meilleur des trois.

– les clichés du genre boys love, qui ne sont pas trop questionnés : l’opposition entre un amant viril « actif », brun et mat de peau, avec un éphèbe délicat quasi albinos, froid, mais « passif » (vous savez de quoi je parle, hein !), la présence de couples qui se forment dans les personnages secondaires, obéissant eux-mêmes à des clichés éculés (le soldat viril et expérimenté qui prend sous son aile un jeune apprenti « chien fou », le méchant intrigant pédophile, etc.). Je trouve positif que des romans comme celui-là trouvent leur chemin chez les éditeurs, pour épicer un peu un paysage édito à mon avis souvent convenu et très homogène. À cet égard, Prince Captif fait partie de ce qui se fait de bon sur internet (contrairement à l’indigeste et mollasson Hadès & Perséphone, pour comparer deux romans récents venus du net).

– l’absence de personnages féminins, sauf dans les rôles caricaturaux de salope traitresse (Jokaste) ou d’amazone sauvage (les Vasquiennes, qui utilisent les hommes comme étalons). Il y en a bien un ou deux de plus mentionnées, mais elles sont complètement insipides. Là encore, il s’agit de l’une des faiblesses inhérentes au genre boys love, un genre écrit par des femmes pour des femmes, qui, souvent, ont du mal avec les stéréotypes féminins en imaginaire, et qui, par réaction, refusent souvent d’en mettre en scène dans leurs fictions.

Les plus :

– une histoire simple, mais efficace. Cette trilogie fait 637 pages en grand format et police 12, et pourtant, je l’ai dévoré en une semaine et demi, tout en travaillant et affrontant la grippe. Je ne pouvais plus lâcher ce livre : il fallait que je le finisse, le plus vite possible.

– un drame poignant, qui fait appel aux grands sentiments comme l’amour, l’honneur, la trahison, qui reste à l’esprit une fois le livre refermé. Ce souffle épique et dramatique est également assez typique du boys love, qui se détache de la romance lambda pour sa capacité à soulever en nous un maëlstrom de sentiments. Personnages torturés, au passé trouble, opposition entre devoir et sentiments, loyauté et intérêts personnels : tous les ingrédients de la tragédie sont là et on sait qu’on va souffrir en voyant les personnages malmenés (mais que, quoiqu’il arrive, ils s’avoueront leur amour à la fin). Pour moi, l’intérêt de ces récits qui n’hésitent pas à manier drame, langage cru et violence (à bon escient, s’entend), c’est qu’elles se détachent justement de la soupe insipide et sans âme dans laquelle barbote malheureusement la majeure partie de la production en fantasy.

Ça ressemble à :

– Azur et Asmar, le dessin animé de Michel Ocelot (ou plutôt, sa fanfiction)

– Thyia de Sparte, de Cristina Rodriguez (si vous ne l’avez pas lu, foncez !), une autrice qui, elle aussi, a commencé en écrivant de la fanfiction BL sur internet.

– Kushiel, de Jacqueline Carey, pour le côté fantasy explicite inspirée de l’Europe.

– … Berserk, le manga mythique de Kentarô Miura. Cette comparaison avait déjà été relevée par la blogueuse citée en intro, et je me suis moi-même demandé si Prince Captif n’avait pas, tout au départ, été une fanfic Guts x Griffith, tant Damen et Laurent ressemblent à ces deux personnages… (sans parler de l’univers violent et sexualisé, la magie en moins). Sachant que l’autrice a vécu au Japon quelques années, cela n’aurait pas été impossible… mais il s’agit là d’une interprétation personnelle, totalement subjective.

Ça ne ressemble pas à :

– Game of Thrones (en dépit de ce qui est mentionné en 4° de couverture). Ce n’est pas parce qu’il y a des batailles (qui, en plus, ne sont pas le point fort de Prince Captif), des intrigues de cour et une relecture fantasy du passé de l’Europe qu’on a à faire à un énième G.R.R Martin. La grosse différence, comme le dit l’auteure elle-même, se situe dans le fait qu’avec Prince Captif, on est en plein dans l’écriture female gaze (qui est caractéristique du genre BL), alors que dans le trône de fer, on est dans le male gaze. Même en racontant plus ou moins la même chose (des histoires de pouvoir), le rendu final est – à mon sens – totalement différent. Petit rappel pour ceux qui me citeraient Berserk comme contre-argument : le génie des auteurs japonais (et la raison de leur succès auprès d’un nouveau public féminin lassé des archétypes occidentaux), c’est justement leur capacité à manier le female gaze en sexualisant leurs protagonistes masculins (souvent de manière androgyne), qu’ils soient héros et anti-héros (là où la fiction occidentale se contentait – au mieux – de leur dresser une liste de conquêtes) et en jouant (et interrogeant) le genre.

Bilan

Si vous aimez le boys love, je vous conseille de tenter le coup. Mais je pense que les amateurs du genre n’ont pas besoin de mon avis pour trouver leur chemin vers ce bouquin, sorti il y a déjà quelques années…

La série d’horreur de l’été #6 : De l’origine angélique des vampires

Et voilà, c’est la rentrée ! Le boulot reprend, le temps se radoucit et l’automne pointe le bout de son nez… Voici donc le dernier épisode de ma série d’horreur de l’été sur les tropes fantastiques dans l’œuvre de Mike Flanagan. Et j’ai gardé le meilleur pour la fin : le lien, ténu, mais réel, des mythologies vampiriques et angéliques. Mais les anges et les vampires n’ont rien en commun, me diriez-vous ! Je sais, ça peut paraitre contre-intuitif. Cependant, du folklore à la littérature, il semblerait bien que les deux soient liés… comme nous le montre la saison la plus récente de The Haunting.

La mystérieuse créature, à la fois sophistiquée et bestiale, que le prêtre appelle « ange » dans Midnight Mass a soulevé toutes sortes de réactions : certains se sont étonnés, notamment, qu’on la prenne pour un ange, alors qu’il s’agit d’un monstre humanoïde buveur de sang, qui craint la lumière et qui n’a rien de saint. C’est ce détail, précisément, qui m’a fait tomber amoureuse de cette saison. Ce n’est pas dit explicitement, mais elle opère clairement une corrélation entre la figure du vampire, celle du démon et de l’ange (déchu) et cette créature. Elle est découverte en Terre Sainte, et immédiatement, le prêtre la prend pour un ange. La créature elle-même n’a aucun mal à jouer ce rôle. Elle est caractérisée, notamment, par sa voracité, un trait justement prêté aux anges déchus dans les textes kabbalistiques (avec leurs rejetons semi-humains, les nephilim, qui dévorèrent tant et si bien que le créateur dut provoquer le déluge pour les éradiquer). Le prêtre ne cesse d’insister sur le caractère effrayant dans les textes sacrés, qui ne cessent de dire « ne me crains pas ». Du reste, ceux qui sont contaminés et changés en morts-vivants assoiffés de sang ne se voient pas pousser des ailes : il y a clairement une différence de nature entre elle et les humains.

En littérature horrifique, on a donné plusieurs origines aux vampires. Je passe volontairement les explications pseudo-scientifiques du type pathologie (c’est clairement l’aspect du mythe qui m’intéresse le moins) pour me concentrer sur deux interprétations venant de deux de mes autrices favorites : Anne Rice et Tanith Lee. Pour Anne Rice, c’était au départ une entité non humaine, Amel, qui, en possédant le corps mourant d’une reine d’Égypte, donna naissance au premier vampire (Akasha). Au cours de ses nombreuses explorations du mythe vampirique, Tanith Lee nous a laissé une piste intéressante : ses vampires les plus emblématiques, les Scarabae, seraient en fait les descendants de la treizième tribu d’Israël, descendante du premier meurtrier de l’histoire biblique, Cain. Une tribu aux origines surnaturelles qui s’abat sur l’Égypte comme le bras vengeur des Hébreux, le peuple élu du Créateur. Un peu à la manière des anges, envoyés par le dieu de l’Ancien Testament pour punir les mécréants ! Sans compter que, dans certaines interprétations de la kabbale, Cain serait en fait le fils de Lilith, la mère des démons, un être au départ angélique qui refusa de se soumettre à la loi divine et fut condamné à vivre la nuit et à se nourrir des enfants (ce qui renvoie d’ailleurs au mythe de Lamia et des stryges, qui donnèrent en roumain le mot strigoï, servant à désigner les vampires). Or, on sait que les anges et les démons furent pensés par les Hébreux de l’époque à partir d’entités déjà présentes dans leur voisinage symbolique : à savoir, les anciens dieux babyloniens, akkadiens ou sumériens, souvent ailés, et les nombreux esprits ancêtres de ceux qu’on appelle aujourd’hui les djinns.

3) Toute cette classe d’êtres vivants à l’envers du monde étaient appelés baal/bel ou malak, deux anciens mots sémitiques signifiant « les maîtres ». On retrouve cette racine aujourd’hui en arabe moderne (malak signifie « ange ») et en hébreu. Melk/melek, ou bal/bel, désigne dans la langue parlée l’époux, ce qui évoque l’un des modes de communication avec ces êtres qui était privilégié dans le Proche-Orient ancien, le mariage divin : les prêtres et prêtresses étant les époux et épouses de Baal. 

Pour le dire très simplement (ceux que ça intéresse peuvent lire les travaux extraordinaires de Tobie Nathan sur le sujet), avec l’avènement des monothéismes, ces êtres autrefois vénérés furent diabolisés. Ceux qui avaient les caractéristiques les plus abstraites, les cultes les moins importants, ont été incorporés comme intercesseurs messagers de Dieu sous la forme d’anges. Les autres sont devenus des démons, souvent buveurs de sang, fuyant la lumière du jour et se cachant dans les ruines des anciennes cités dans le désert, tout ce qui restait du temps de leur gloire… à l’instar de « l’ange » dans Midnight Mass.

Et voilà, la série d’horreur de l’été est terminée pour cette année. J’espère que ça vous a plu !

Pour rappel :

Episode 1 : les interdits de direction

Episode 2 : les intersignes

Episode 3 : les morts se reflètent dans les miroirs

Episode 4 : méfiez-vous de l’eau qui dort

Episode 5 : les démons laissent des empreintes de pieds au petit matin

Concours Fyctia : le bilan !

Depuis fin mai, je participais au concours Fyctia pour la collection Stardust Imaginaire, en partenariat avec le livre de poche. Le gain promis était la publication du roman papier chez Hugo et sa sortie en poche : un prix vraiment très séduisant pour un auteur ! Ce concours se déroulait sur trois mois, et, pour moi, il a pris fin hier. Comme vous l’avez deviné, je n’ai pas été sélectionnée pour aller en finale… alors, quels enseignements ai-je tirés de cette expérience ?

Les plus

– J’ai découvert une belle communauté, qui s’entraide énormément et ne rechigne pas à venir vous donner des « coups de pouce » (mais ne comptez pas sur eux pour lire une ligne de votre histoire : ils ne sont pas là pour ça!). Des petites factions se créent de cette façon, et, si vous leur rendez la pareille un minimum, ce « public » fidèle sera toujours là au rendez-vous et répondra présent lorsque vous inscrirez une histoire à un nouveau concours. C’est ainsi que se forment des communautés et que les utilisateurs les plus anciens et implantés trustent le haut du classement…

– Il y a une réelle possibilité de sortir du lot en étant « repêché » par l’équipe Fyctia… à condition que votre histoire soit :

1) courte et peu dense ;

2) qu’elle corresponde exactement à la ligne édito du concours (et, malgré ce qu’ils prétendent, elle est assez étroite) ;

3) que chaque « chapitre » posté soit court et se termine par un cliffhanger.

– L’équipe Fyctia se promène sur les histoires, en repêche certaines donc, et vient mettre des petits commentaires sur un certain nombre d’entre elles, sans forcément les sélectionner. Encore une fois, il faut être dans la ligne édito (visiblement, les éditrices ne se fient pas seulement aux commentaires élogieux). Elles ont complètement ignoré la mienne, par exemple !

Les moins

– C’est un concours : vos lecteurs sont les autres participants, qui ne sont pas là pour lire, mais pour gagner, comme vous. Ce qui ne les empêche pas d’être sympas et de vous soutenir. Il y a quelques égoïstes qui ne rendent pas la pareille, mais c’est rare, et ils ne font pas long feu sur la plateforme.

– Comme je l’ai dit plus haut, cela a aussi un effet pervers : inutile de penser gagner à la course aux likes si :

1) vous ne jouez pas le jeu et ne passez pas vos journées sur la plateforme à rameuter du monde ;

2) vous êtes nouveau. Une communauté se construit au fil du temps !

– le format imposé pour les chapitres (7000 signes) et le manque de possibilités pour la mise en page (vous pouvez écrire un chapitre entier en format « sms » si vous voulez, mais pas justifier votre texte… ce qui en dit long sur le public visé par Fyctia)

Les erreurs à ne pas commettre (mais que j’ai commises)

1) ne pas respecter à 100 % la ligne édito du concours

Je me suis inscrite avec un roman de space-opera qui flirte avec la fantasy, mais, visiblement, pas assez pour Fyctia. Mon roman commence par une attaque de pirates et un bain de sang, puis une bataille spatiale à la Star Wars : rien ne préfigure l’irruption de tropes de type « fantasy » ou romance à ce stade. Or, le lectorat Fyctia (qui n’est autre que celui de Hugo roman) veut de la romance bien posée dès le début, et, pour ce concours, des histoires de royauté, de complots ou de magie comme on en voit beaucoup en ce moment. Je dois avouer qu’en on est très loin dans le Vaisseau Noir… et que, moi-même, je ne lis pas ce genre de roman ! En règle général, quand vous participez à un concours ou que vous songez à envoyer votre manuscrit à un éditeur, posez-vous la question en toute honnêteté : lisez-vous les romans que la ME publie ? Si la réponse est non, laissez tomber : vous n’avez aucune chance d’être édité chez eux. L’inadéquation à la ligne édito, c’est la cause principale du refus-type, celui qui est réglé par l’éditeur dès la lettre d’intention sans même qu’il ait besoin de lire le roman. Le BABA, c’est donc de se renseigner un minimum avant. Au moment de commencer le concours, j’ai acheté un roman Hugo pour voir. J’ai vite compris que je n’avais rien à faire là…

2) avoir une histoire trop longue

L’autre problème de ce roman pour Fyctia (et pour d’autres publics, je pense), c’est sa longueur. J’ai réussi à poster 43 chapitres rien qu’au déblocage (ce qui reste un accomplissement !), mais à ce stade, on n’en était même pas à la moitié du roman ! Et, surtout, la romance n’avait pas encore démarré… bien sûr, les indices pouvant aider le lecteur à comprendre où l’histoire peut aller sont présents dès les premiers chapitres, mais ça n’a pas été suffisant pour Fyctia. Aucune éditrice n’est venue voir mon histoire, comme elles l’ont fait pour d’autres : elles l’ont tout de suite classée (à raison!) comme hors ligne édito.

3) participer avec une histoire déjà écrite, et/ou pas spécifiquement pour ce concours

La segmentation en chapitres de 7000 signes maximum rend extrêmement difficile la mise en ligne d’un roman déjà écrit. En outre, arriver avec des chapitres trop longs (qu’on sera obligé de couper au pire endroit du texte) empêche de produire l’un des effets voulu par Fyctia : un cliffhanger à chaque fin de segment. Les options de mise en page sont minimalistes, favorisant les auteurs qui écrivent directement sur la plateforme. Beaucoup le font et abandonnent en cours de route. La solution : écrire son histoire un peu en amont, en respectant la structure par chapitres de 7000 signes.

Bilan

Vous remarquerez que les erreurs que je viens de lister rejoignent celles commises par les auteurs débutants avec les éditeurs… en cela, participer à un concours Fyctia est une expérience formatrice, surtout si vous visez des ME de romance ou de YA.

Mais si vous voulez monter sur le podium d’un concours Fyctia, il faut quelques rounds d’entrainement pour être bien rôdé. Impossible de gagner aux likes, par exemple, si vous n’êtes pas un vétéran de la plateforme avec une grosse communauté derrière. En admettant que vous ayez des followers qui sont prêts à vous soutenir par ailleurs, il sera très difficile de les faire venir sur la plateforme et d’obtenir un investissement continu de leur part, y compris avec toute la meilleure volonté du monde. Au final, ce sont les autres auteurs participant au concours qui tiennent sur la longueur. Bonne nouvelle, Fyctia organise des concours plusieurs fois par an : par exemple, ils viennent de lancer celui de la New Romance de Noël, alors que le Stardust n’est pas encore fini. Cela permet de faire passer la pilule aux perdants et d’obtenir un vivier de participants… cette plateforme est un véritable bijou de marketing numérique et d’édition 2.0. Et, en bon mouton, j’ai aussitôt inscrit l’un de mes romans terminés… en ignorant mes propres conseils, évidemment !

Addendum (décembre 2022)

J’ai appris par la suite qu’une des éditrices de l’équipe Fyctia était venue sur mon premier chapitre (le tout premier segment donc, puisque mon chapitre en lui-même était trop long). Simplement, elle n’a pas laissé de commentaires (elles en laissent pour certaines histoires, ne serait-ce que pour encourager). J’ai eu la chance de discuter avec elle, et elle m’a gentiment précisé que le space-opera n’était pas hors-ligne édito pour ce concours tant qu’il contenait de la romance et que mon histoire aurait très bien pu passer. Simplement, elle n’a pas trouvé le premier paragraphe assez direct : pour elle, il était trop dense, contenait trop d’informations, et ne lui a pas donné envie de poursuivre plus loin. Oui, ça se joue au premier segment… comme dans les maisons d’édition ! Mon conseil, donc : posez les enjeux dès la première phrase. Frappez fort !