All our hidden gifts – La gouvernante (Caroline O’Donoghue)

Résumé : Maeve Chambers, lors d’une corvée dans son lycée, découvre un mystérieux jeu de tarot divinatoire. Elle se prend au jeu et ouvre un petit cabinet occulte, gagnant ainsi une popularité nouvelle dans son établissement. Jusqu’au jour où elle invoque une entité funeste… L’irruption de cette mystérieuse « gouvernante », une carte inconnue qui apparaît quand ça lui chante, coïncide avec la disparition de son ancienne meilleure amie. Avec le frère de la disparue – qui ne la laisse pas indifférente – et sa nouvelle copine Fiona, elle fera tout pour retrouver Lily… quitte à devenir une véritable sorcière et affronter la terrifiante « gouvernante », cette entité invoquée qui revient annoncer transformations et catastrophes.

Ce roman jeunesse de La Martinière a été pour moi une agréable surprise, découverte grâce à l’opération Masse Critique de Babelio (on est tiré au sort, et les gagnants reçoivent un livre choisi dans une liste, à lire et commenter).

Le décor m’a tout de suite plu : l’Irlande, un pays qu’on ne voit pas souvent en jeunesse, au folklore fascinant. Mais ici, il ne sera pas question de faës ou de leprechauns : toute la trame magique se rapporte aux tarots et au wicca, ce que j’ai trouvé très original. L’héroïne ne se change pas non plus en Harry Potter découvrant un monde inconnu, puisque la magie est accessible à tous et à toutes, à travers des bouquins new age, des bougies de supermarché et un peu de romarin. Quelque part, cet ancrage très réaliste et concret m’a semblé rafraichissant. Ici, la magie n’est ni spectaculaire ni omnipotente, elle donne juste une interprétation, une vision des choses, et le lecteur pourra douter jusqu’au bout de sa réalité, dans la bonne tradition de la littérature fantastique.

On suit donc une gamine tout à fait ordinaire, un peu suiveuse, mais qui n’en pense pas moins, ni trop jolie, ni trop intelligente, sans passé trouble ni destin particulier. Elle est entourée d’une famille aimante et fonctionnelle, et vit ce que vivent des millions de jeunes au lycée : injustice des profs, cruauté banale des gamins, disputes entre copines. Elle aimerait bien être originale et populaire, mais n’a pas eu la force de défendre son amie d’enfance un peu à part, Lily, face aux hyènes du lycée. Elle trouve le groupe des meneuses peu intéressant et admire en secret une fille arty qui ose être elle-même, Fiona, mais continue à suivre la masse par habitude. Et puis il y a le frère de Lily, Rory, qui l’intrigue et l’agace à la fois, avec son look bizarre et son goût pour le vernis à ongles… Évidemment, la découverte du jeu de tarot viendra rebattre les cartes, justement !

On partage le quotidien de cette héroïne ordinaire dans l’Irlande contemporaine, tiraillée entre progressisme et rigorisme catho (j’ai appris à l’occasion que les Irlandaises n’avaient obtenu le droit de divorcer qu’en 1995…), au milieu des manifestations de jeunes réactionnaires en mode Civitas, les rassemblements queer et des boutiques de magie. Le décor, très réaliste, nous renseigne sur le réel propos de cette l’histoire : la quête identitaire d’une ado qui se cherche dans un monde en mouvement perpétuel, tiraillée entre les différentes propositions qui s’offrent à elle comme autant d’arcanes majeures.

L’intrigue aux accents fantastiques et le mystère de la disparition de Lily insufflent un rythme trépidant au récit et nous incitent à tourner les pages de plus en plus vite. Les chapitres, courts et efficaces, s’enchaînent facilement. Je déplore un petit essoufflement aux trois quarts du bouquin, et la résolution trop rapide dans les derniers chapitres, qui sent un peu le deus ex machina. Jusqu’au bout, l’histoire reste tout de même très ancrée, sans faire dans le sensationnel, la mièvrerie ou la facilité. Les choses suivent leur cours, comme elles le font dans la vraie vie. Chaque action porte ses conséquences, à l’image des lois du wicca.

À l’instar de son héroïne qui apprend à s’affirmer au fil de l’histoire, l’auteure présente dans ce livre quelques partis pris et les assume jusqu’au bout, droite dans ses bottes. Cela pourra déplaire à certains. Mais ça m’a plu à moi, et peut-être que ce bouquin pourra servir de boussole à certains gamins qui ressentent un décalage diffus sans vraiment parvenir à le situer. Un livre que je recommande volontiers, et qui s’adresse à un lectorat plutôt jeune !

Le cloître des vanités (Manon Ségur)

Résumé : Dans la ville occitane d’Albeyrac, perdu au cœur de mystérieuses ruelles, se trouve un cloître abandonné, abritant un jardin paradisiaque. Mais ceux qui y entrent disparaissent dans une toile de cruelles illusions, et deviennent la proie d’un démon jaloux des hommes, descendu sur Terre pour les tourmenter mille ans auparavant. Dans ce lieu hors du temps, il pourrait continuer mille ans encore, si les tumultes de l’histoire et du destin, en la personne de deux Parfaites, ne venaient le rattraper…

Ce roman original, à la croisée du récit historique, du gothique et du fantastique, est le second que j’ai le plaisir de lire des toutes jeunes éditions Crin de Chimère. Il prend place au cours d’un épisode tragique de l’histoire de France : la croisade dite des Albigeois, souvent dépeinte comme une tentative (réussie) d’extermination par le pouvoir dominant d’une culture raffinée, alors à l’apex de son rayonnement. L’intrigue, dans ce cadre ambitieux, est pourtant intimiste, et le lecteur ressent assez vite l’impression d’enfermement des victimes de Sernin, isolées dans un lieu à la fois merveilleux et sinistre. À travers les interactions entre le bourreau et ses victimes, tour à tour cruelles, tendres ou truculentes, c’est toute une société qui s’esquisse, avec, en arrière-plan, le parcours de rédemption d’une âme.

Servi par une écriture riche et précieuse, le récit alterne plusieurs points de vue, ce qui peut parfois être déroutant. On hésite sur le protagoniste principal : est-ce Hermine, la nouvelle victime qui, sans le savoir, va tout changer ? Ou bien Agnès, la Parfaite absolue, qui clôt cette histoire lors d’un final époustouflant ? Qui sont les anges, les véritables saints, et les vrais démons ? En vérité, c’est bien de Sernin dont il s’agit : un démon mineur, déchu presque par erreur, pas assez méchant pour faire vraiment peur, ni assez vicieux pour rester en Enfer. Un personnage, qui, par ses ambitions égoïstes et limitées (il désire juste continuer à profiter des beautés de son cloître sans être dérangé, en se nourrissant de quelques âmes de pêcheurs par-ci par-là), ressemble terriblement à l’homme lambda, ce « fils prodigue » et ingrat qu’il jalouse tant. En s’attaquant à des proies trop fortes pour lui, ces cathares qui redonnent un coup de fouet à une foi corrompue et vacillante, il va mettre en danger tout le fragile édifice qu’il a mis tant de temps à bâtir. C’est la sortie de la zone de confort, le moment où tout peut arriver… un choix, forcément coûteux, devra être fait. Le lecteur se trouve baladé dans le labyrinthe du fameux cloître, d’église en châteaux occitans, entre hésitations, doutes, sacrifices et retrouvailles, jusqu’à la conclusion grandiose, qui fait tirer larmes de joie et de peine.

La jeune autrice, Manon Ségur, fine connaisseuse de la région et de la période qu’elle décrit, signe avec ce premier roman une jolie fable d’amour mystique, un peu dans la lignée de Christiane Singer (Seul ce qui brûle) ou Henri Vincenot (Les étoiles de Compostelle). Un thème et un style qui se démarque dans la production actuelle. Le lecteur qui s’intéresse à l’histoire du « pays cathare » prendra plaisir à suivre les indices semés par l’autrice comme autant de petits cailloux (le livre est agrémenté d’une petite liste de références et même par une playlist musicale sur spotify !), à reconnaître certains lieux et/ou références. Entre autres, la ville fictive d’Albeyrac, une sorte d’Albi (Tarn) parallèle, et surtout le cloître, qui pour moi apparut comme un mélange de Fontfroide et Villelongue (Aude). Une plume à suivre, et un roman à emporter avec vous lors de votre prochaine visite d’abbaye, à lire sous l’ombre d’un cloître !

The Entity (Frank De Felitta)

Résumé : Une nuit, Carla Moran, une jeune mère célibataire au passé trouble qui lutte pour s’en sortir, est brutalement attaquée et violée dans sa chambre, alors que ses enfants dorment à côté. L’agresseur est invisible et introuvable, et toutes les issues sont bloquées. Que s’est-il passé ? Carlotta croit d’abord à un mauvais rêve, mais les agressions reprennent, nuit après nuit, de plus en plus violentes et perceptibles… Alors que son existence et celle de ses proches vole en éclats, Carlotta obtient l’aide du psychiatre Gary Sneidermann, puis, celle des jeunes chercheurs en parapsychologie de l’université d’UCLA. Autour d’elle, les luttes se déchainent, chacun remettant en cause le diagnostique de l’autre… mais pour Carlotta, l’entité est bien réelle. Que veut-elle ? Qui est-elle ? Et surtout, Carlotta parviendra-t-elle à se débarrasser de cette chose qui a fait de sa vie un enfer ?

Les amateurs de cinéma fantastique des années 80 reconnaitront sûrement le film éponyme (L’Emprise en français, tourné en 1981 mais sorti en 1983 chez nous) qui, bien qu’ayant beaucoup de bruit à l’époque et reçu un prix au festival d’Avoriaz (l’ancien Gerardmer), est tombé dans les oubliettes du temps. Compréhensible, vu son aspect sulfureux, son sujet sensible et ses scènes de viol insoutenables. C’est le visionnage de ce film très choquant, dont le scénario a été écrit directement par l’auteur du livre, qui m’a donné envie de le découvrir. Je n’ai pas été déçue : il est encore meilleur !

L’affiche turque légèrement racoleuse du film de Sidney J. Furie…

Le livre est lui-même inspiré d’un cas célèbre de poltergeist à mi-chemin entre la catégorie du « viol spectral », la paralysie du sommeil et la possession démoniaque : le cas de Doris Bitter, en 1974, qui fut hantée toute sa vie par une entité violente et rechercha l’aide de deux jeunes chercheurs du laboratoire de Thelma Moss, alors responsable du défunt département de parapsychologie d’UCLA à une époque où on expérimentait le LSD à l’université. Les personnages du docteur Colley, et des doctorants Mehan et Kraft sont directement calqués sur eux, ce qui donne une saveur particulièrement authentique aux querelles académiques et aux personnages universitaires décrits dans le livre. Chaque personnage, ses motivations, ses faiblesses et ses doutes, sont d’ailleurs brossés avec une psychologie très fine. Mais le pivot central reste Carlotta, l’un des protagonistes féminins les plus bouleversants et fascinants que j’ai pu lire, et le couple terrifiant qu’elle forme avec « l’entité ». Bâti sur une assise solide, qui se devine en filigrane sans être explicite, le roman possède un accent de réalité qu’on ne retrouve que dans les biographies, une focale intimiste, où l’horreur lorgne dans les zones d’ombre du quotidien, du passé et du familier. En cela, il fait écho aux histoires de possession bien renseignées en psychiatrie et en ethnologie, sur ces parcours de femmes « choisies » et transformées, obligées de tout quitter pour embrasser la carrière d’intermédiaire entre les mondes, au terme d’un parcours de lutte contre le pouvoir masculin, d’une affirmation de soi qui leur donne le choix entre la rupture radicale ou la dissolution.

… quoique la version française n’est pas mal non plus, dans le genre.

Particulièrement intense et marquant, ce roman hante la mémoire bien après la dernière page refermée. Quelle claque ! J’ai fini ce gros pavé de 400 pages, écrit en anglais et en caractères minuscules, en une journée et une soirée. Véritable page turner, il est servi par une écriture simple et efficace, un scénario bien ficelé et une structure intelligente.

Il aborde de manière très subtile différentes thématiques : le viol, bien sûr, dans toute son horreur et sans complaisance, l’inceste, la violence familiale et domestique, les troubles mentaux, mais aussi la capacité de résilience, ou encore le concept de croyance (en la science, la religion, les phénomènes paranormaux, ou, tout simplement, ce qu’on croit être la réalité). Surtout, il nous raconte le destin d’une femme qui tente de s’affranchir des diktats et injonctions patriarcaux, dans un monde où tous les hommes entendent gérer sa vie à sa place (père, fils, amant, ex-conjoints, médecins…), le plus implacable étant, paradoxalement, celui qui va lui donner la clé de sa liberté, d’une manière radicale et ultime.

En posant un regard non manichéen sur ce cas de hantise, ce roman coup de poing soulève des questions dérangeantes sur la psyché humaine et la sexualité féminine, et nous offre une conclusion qui ouvre des portes plus qu’elle ne les referme : au final, chacun repart avec son interprétation du phénomène.

La Bête du Bois Perdu (Nina Gorlier)

Résumé : Sybil n’a qu’une obsession : venger la mort de sa mère en tuant la Bête qui l’a tuée. Pour cela, elle se perd dans une forêt mystérieuse, qui ôte tout souvenir à ses habitants. Sur les traces de l’insaisissable créature, elle y fait des rencontres toutes plus étranges les unes que les autres : une jeune fille amnésique, un nain cupide, un chasseur blessé, une vieille mystérieuse… derrière eux, plane la menace d’une reine maléfique et d’un prince égoïste, enchanté par une mauvaise fée. Comment démêler le rêve de la réalité, et se dépêtrer de ce tissu de sortilèges ? Sybil parviendra-t-elle à accomplir sa vengeance, et, surtout, à sortir un jour de cette forêt ?

Un concept intéressant

J’aime beaucoup l’idée de s’emparer du matériau du conte pour en faire autre chose. C’est ce qui m’a intéressé en premier lieu avec ce livre, que j’avoue avoir acheté parce que le concept mis en avant par la maison d’édition m’interpellait. J’en ai profité pour prendre d’autres livres de cette ME, dont je vous parlerai sans doute plus tard.

L’histoire de la Belle et la Bête, est, comme pour beaucoup de monde, mon conte préféré. Il est classé par les spécialistes dans le thème du « fiancé-animal », un motif récurrent dans presque toutes les sociétés, de la Sibérie à l’Afrique, en passant par l’Asie et l’Amérique. Toutes les histoires appartenant à ce type mettent en scène une jeune fille qui se retrouve malgré elle mariée à une bête, souvent sanguinaire et terrifiante : selon Bettelheim, elle sert d’allégorie au mariage et à la découverte de la sexualité, de cet « autre » qu’est l’homme, qui peut se montrer tour à tour prince ou monstre. Certains ethnologues y voient des résidus de chamanisme, de pacte avec l’autre monde : donner sa fille en mariage à une créature mi-humaine, mi-animale (et donc, surnaturelle) serait un moyen pour les sociétés de chasseurs-cueilleurs de s’assurer un gibier toujours abondant.

Or, ici, ce thème est détourné. L’auteure a délibérément enlevé toute allusion au mariage dans son roman : l’héroïne, comme souvent dans la littérature d’imaginaire dernièrement, est une guerrière qui tire à l’arc et ne s’en laisse pas conter, mais il n’est jamais question, à aucun moment, qu’elle épouse la Bête, ou même qui que ce soit. C’est la première chose qui m’a déçue dans cette réécriture, car, selon moi, selon enlève toute l’essence du conte original. Ici, nous avons plutôt affaire à une histoire d’amitié entre deux femmes, assez jolie, mais absente du matériau originel. À côté de ça entrent en scène des personnages sortis d’autres récits, que vous reconnaîtrez aisément. Ces références et l’idée de croiser plusieurs contes ne m’ont pas dérangé, mais je n’ai pas trouvé qu’elles étaient vraiment nécessaires, même si elles sont habilement amenées et utilisées. Pour moi, la Belle et la Bête est une histoire puissante, qui se suffit à elle-même. J’aurais compris à la rigueur que l’on convoque des équivalents (comme le conte scandinave « à l’est du soleil et à l’ouest de la lune », par exemple, où l’héroïne épouse un ours blanc), mais insérer de nouveaux motifs dans cette trame déjà très riche, en ignorant délibérément le cœur de l’histoire, m’a un peu déçue, car ce n’est pas ce que j’attendais de cette lecture. Je comprends que les intentions de l’auteur étaient justement d’évacuer du récit cette problématique du mariage, mais du coup, je suis moi aussi restée sur le côté. La réflexion sur la création littéraire esquissée en filigrane avec cette convocation de contes divers n’a pas suffi à me convaincre.

Un bel objet … qui manque un peu de finitions

La couverture est très joliment illustrée par Mina M., l’illustratrice attitrée de la maison (dont j’aime beaucoup le travail.) Sorti en 2018, ce roman est, si je ne me trompe pas, l’un des premiers publiés par la ME. Ça se voit un petit peu… j’ai trouvé pas mal de coquilles, que ce soit dans la ponctuation, la mise en page, ou encore l’orthographe ! Rien de bien grave, mais je dois avouer que ça m’a un peu sorti de ma lecture de temps en temps. L’écriture, bien que belle, est parfois un peu maladroite. Elle s’améliore au cours du roman, comme si l’auteure avait fini par trouver son rythme de croisière. Donc, ne vous fiez pas aux vingt premières pages, qui, à mon humble avis, auraient mérité un peu de nettoyage (les dialogues entre les membres de la famille ne sont pas très naturels). Ça démarre lentement, mais une fois que Sybil est dans le bois, on est partis ! On a droit, sur la fin, à de très belles descriptions, très féériques et mélancoliques. On sent que l’auteure est plus à l’aise avec ce type d’univers qu’avec celui, plus prosaïque, de la vie familiale.

Mon verdict

Je n’ai pas vraiment accroché à cette lecture, que j’ai trouvée sympathique, mais un peu longuette et manquant de rythme. On se perd un peu dans la forêt au fil de la lecture, comme l’héroïne, et, comme elle, je suis tombée dans une sorte de torpeur. Il m’a manqué un petit plus, que ce soit dans le fond ou dans la forme. Ce n’est donc pas un coup de cœur, mais cela pourrait l’être pour vous. Je sais qu’il y a des lecteurs allergiques à la romance sous toutes ces formes (en général, ce ne sont pas les amateurs de contes, mais on ne sait jamais) : vous avez donc ici une version expurgée de la Belle et la Bête ! Garantie sans robe blanche ni « et ils eurent beaucoup d’enfants ».

Aurora Squad (Kaufman/Kristoff)

Résumé : 2380. Tyler, prometteur commandant d’escadron tout juste sorti de l’académie, découvre lors d’une sortie spatiale un vaisseau de colons disparu deux cents ans plus tôt. À son bord, une seule survivante, une jeune fille amnésique… À cause de cette découverte qui lui a fait rater les examens finaux, Tyler ne peut choisir son affectation et se retrouve avec une équipe de bras cassés dont personne ne veut pour sa première mission. Sans compter la jeune survivante, qu’on a cachée à son bord. Qui est cette gamine mystérieuse ? Quel danger terrible dissimule-t-elle ?

Ce premier volume d’une saga de space-opera à destination du jeune public est le troisième roman estampillé « Young Adult » que je lis. Il est co-écrit par Amy Kaufman et Jay Kristoff, deux auteurs célèbres dans cette catégorie. Voici mes impressions, en commençant par les points positifs.

Une bonne intro au space-opera

On a droit à tous les poncifs du genre : le monde interstitiel inexploré et dangereux (« l’Ellipse »), le vaisseau-tombe qui réapparaît de nulle part, les elfes de l’espace, la flotte hyper disciplinée à la limite du fascisme, l’escadron uber-cool, les pirates et leur île de la tortue, les mille-et-une races extraterrestres et leurs cultures exotiques, etc. L’univers est cool, mais prévisible et peu fouillé, et ressemble pas mal à deux célèbres franchises.

Un rythme trépidant 

Pas le temps de s’ennuyer avec cet escadron ! Il y a de l’action tout le temps. Le livre idéal pour les lecteurs agités et peu contemplatifs. On est rapidement happé par les « mystères » qui apparaissent, même s’ils sont très prévisibles. Quelques petites romances viennent pimenter un peu tout ça, mais elles restent discrètes, sans prendre toute la place. Surtout, elles servent à justifier le comportement de certains personnages et faire avancer l’intrigue.

Une héroïne qui suscite l’empathie

La survivante à la mèche blanche est l’une des rares protagonistes féminines YA à ne pas être une Artémis ou une beauté qui s’ignore. Ok, elle est tout de même… spéciale, et le sort de la galaxie repose probablement sur elle. Mais toute seule, elle est impuissante : elle a besoin de son équipe derrière. Dans la team, elle n’est ni la plus belle, ni la plus intelligente, ni la plus forte. C’est juste une fille normale, confrontée à une situation (très) anormale. J’aime !

Un récit multichoral 

Chaque personnage a droit à son chapitre, aucun d’eux n’est plus mis en avant qu’un autre. C’est parfois déroutant : souvent, je ne savais plus qui parlait. Les personnages sont bien caractérisés. La multiplicité des points de vue permet d’éviter la fameuse scène dite « du miroir », qu’on voit dans tous les romans à la première personne. La scientifique asociale rappelle Zoé dans l’Attaque des Titans. Le Legolas de service (il est réellement surnommé comme ça) fait le job : sa raideur et ses nombreuses répliques en klingon lui confèrent un petit côté rigolo. Mon perso préféré reste Tyler, le capitaine, qui est vraiment charismatique. Lorsque les auteurs nous disent qu’il est le meilleur Alpha de sa promo, on les croit : ses actes sont à la hauteur de sa réputation. J’ai moins apprécié les trois membres de l’équipage : les interventions de Scarlett m’ont semblé ennuyeuses, quant à Cat et Finn, ils m’ont paru assez détestables.

Un bel objet-livre

L’aspect esthétique et sensoriel d’un bouquin compte beaucoup pour moi : je me décide souvent à acheter un roman inconnu pour sa couverture, et c’est d’ailleurs les illustrations de Charlie Bowater pour cette saga qui me l’ont fait remarquer en librairie. Je lis toujours en format imprimé, et j’aime beaucoup lorsque le papier a un grain agréable, à la fois léger et solide. Les polices en surimpression de la couverture rendent encore plus appréciable la manipulation du bouquin. Les montages entre les chapitres quant à eux renforcent l’immersion dans l’univers et contribuent à l’effet « scénario de jeu de rôle ».

Passons aux « moins », maintenant :

Un humour lourdingue

Le ton se veut décalé, à la « Gardiens de la Galaxie », mais ne fonctionne pas toujours. Certaines blagounettes m’ont fait rire, mais à la fin, j’avais tendance à sauter les punch-lines. Je sais que tous les héros d’Hollywood font des blagues avant de se crasher contre une étoile en fusion, mais là, c’était vraiment too much. Je ne compte pas les passages grand-guignol où le capitaine autorise ses hommes à quitter le navire avant la mission-suicide, les « j’en suis chef ! » et autres saluts militaires sur fond de sonnerie aux morts de l’armée US.

Une écriture un peu trop simple

Les descriptions du kung-fu du Syldathri, l’elfe le gros bras du bord, ne sont pas crédibles. L’action omniprésente tend d’ailleurs à fatiguer et nuit à l’instauration d’une ambiance merveilleuse, triste ou horrifique. Aucun temps mort, aucun passage calme pour se reposer. En dépit de tout ce qu’il leur arrive, les personnages n’ont jamais l’air véritablement malheureux, inquiets ou effrayés. Les descriptions sont particulièrement paresseuses (« il a la peau couleur olive et les oreilles taillées en pointe »). C’est sans doute lié au genre du roman, qui vise un public jeune.

Un manque de densité

On sent d’ailleurs un peu trop le produit marketé pour être consommable rapidement, sans réelle profondeur. Le message est honorable (trouver sa place dans un groupe en tant qu’outcast) mais tombe un peu comme un cheveu sur la soupe et aurait gagné à être un peu plus développé…

Mon verdict :

Aurora Squad était une lecture sympa, mais pas marquante. Au final, je ne sais même pas si je vais lire la suite. Les mystères soulevés sont pour la plupart résolus à la fin du premier tome (y compris la petite romance en arrière-fond), ce qui ne donne pas une envie irrépressible de se précipiter sur le tome 2, sorti cet hiver. Je vais sans doute le lire quand même, car la couverture est magnifique, et que j’ai envie d’en savoir plus sur le fameux « Tueur d’étoiles » et la bluette entre Legolas et Auri.

Toujours est-il que si j’avais un cadeau à faire à une jeune ado que je voudrais mettre au space-opera, je lui offrirais probablement ce livre !

La Promesse des ténèbres (Maxime Chattam)

Ils auraient pu faire un effort pour la couverture.

Résumé : Un journaliste en quête d’un nouveau reportage devient malgré lui l’unique témoin du suicide d’une jeune actrice de X. Embarqué dans les bas-fonds de New York à la poursuite d’une mystérieuse « tribu » de goths grimés en vampires qui saignent et violent des femmes, il décide de mener l’enquête tout seul. Problème : sa femme est officier de police, et il ne tarde pas à découvrir que les films de snuff tournés par les « vampires » ne le laissent pas indifférent…

C’est mon premier Maxime Chattam. Il faut un début à tout ! À Noël, je me suis frottée à Musso, puis j’ai entamé un marathon Dan Simmons. Pour rester dans le thème « auteurs de best-sellers » (de préférence horrifiques), voici un thriller signé Chattam, le plus américain des auteurs français. J’en avais déjà entendu parler et je n’ai pas été déçue : comme tous les bouquins concoctés par des romanciers qui vendent (très) bien, celui-ci se dévore plus qu’il ne se lit. Le manque de consistance des personnages (je ne me souviens même plus du nom du protagoniste alors que j’ai fini le bouquin il y a une heure, c’est pour dire), l’écriture dépouillée et l’abus de de phrases nominales y sont pour beaucoup. De trop nombreuses coquilles, des anglicismes (« insane », « cure »…) et autres partis-pris orthographiques (« crads »), ou encore des dialogues peu crédibles, ont parfois gêné ma lecture, à croire qu’aucun correcteur n’a été embauché pour ce titre. Mais dans l’ensemble, ça se lit vite et bien. Un peu trop vite, d’ailleurs ! Ce livre aurait mérité une bonne injection de liquide nutritif pour le densifier un peu, comme ce que font les usines de traitement chinoises au cabillaud norvégien. L’ajout d’une réflexion sur les SDF qui vivent dans une société à l’envers de la nôtre, et la découverte d’un mystérieux « peuple-taupe », bien qu’intéressantes, tombent souvent hors de propos et flirtent parfois avec la socio de comptoir.

L’homme est un loup pour l’homme… et surtout pour la femme.

L’idée de départ est peu originale, mais efficace. On retrouve l’idée surexploitée depuis le Dalhia Noir de la pauvre provinciale venue du fin fond de l’Ohio qui monte à New York avec ses beaux yeux bleus et cheveux blonds comme seuls bagages, dans le but de faire carrière à Broadway (ce n’est pas LA, car il y a trop de soleil : NY est un décor bien plus goth, et puis, l’auteur connaît bien cette ville). Pas de chance, elle tombe sur un salopard qui l’exploite et profite de sa détresse pour la prostituer à des gens peu recommandables. Dans l’univers impitoyable que nous dépeint l’auteur, les hommes sont tous des prédateurs en puissance, des vampires qui jouissent de dominer les femmes. Tous. Quant aux femmes, elles sont pures et innocentes, et se livrent à la « chose » en fronçant le nez, loin de se douter (les pauvres !) que leur mari se masturbe en cachette devant des pornos gonzos, car il a bien remarqué « qu’elles n’aimaient pas ça » (oui, il s’agit d’une citation). Elles-mêmes n’en regardent jamais, grands dieux ! Même des parias endurcies comme les femmes « taupes », en proie à l’appétit insatiable de leurs congénères mâles, sont prêtes à tout pour une minute d’affection. Ce postulat un rien simpliste et quelque peu zemmourien a été, paradoxalement, ce qui m’a donné envie de lire ce livre, après l’avoir vu critiqué de cette façon sur les réseaux sociaux. Une histoire bien sulfureuse, du crime et des vampires… tous les ingrédients étaient présents pour nous livrer un thriller bien juteux ! Mais je suis déçue et je reste sur ma faim. Les scènes « sulfureuses » ne le sont pas tant que ça. Les vampires n’apparaissent pas assez souvent pour faire vraiment peur, et, au final, on n’apprend pas grand-chose sur eux. Comme souvent avec le livre d’un auteur qui se vend comme le dernier aller simple pour l’Enfer le souffre paraît tiède et peu virulent. En matière de perversions (présentées ici comme le summum de l’innommable), ces « vampires » qui décrivent l’homme comme le prédateur ultime aurait bien besoin de faire un tour chez quelques auteurs femmes, justement. Je leur conseille les Infortunes de la Belle au Bois Dormant d’Anne Rice, ou un Poppy Z. Brite. Ils seraient surpris… et probablement très choqués, retournant s’enfermer à double tour dans leur cercueil. C’est peut-être ça, en fait, la fameuse « différence de nature » dont on nous rabat les oreilles tout le long du bouquin. Le manque d’imagination de certains « prédateurs » autoproclamés.

Diamants (Vincent Tassy)

La couverture, magnifique et fort à propos : l’Ange déchu d’Alexandre Cabanel.

Dans un royaume pâle où la magie disparaît peu à peu, un ange descend parmi les Hommes. Aussi beau qu’hiératique, il représente un mystère vivant. Qui est-il ? Qu’est-il venu faire ? Alors que les manciens et les archivistes cherchent une réponse, certains décident d’agir. Le jeune Mauront, un jardinier dont les compositions florales relèvent de la féérie, se présente au concours pour devenir le Laquais de celui qu’on appelle l’Or Ailé. Le conseiller Dolbreuse, l’un des rares à avoir conservé une parcelle de magie, doit remplacer une reine que la perte de son amour a vidée de toute envie de gouverner. Mais trois rois mages des pays voisins se présentent à la Cour… leur visite annoncerait-elle le crépuscule du royaume ?

Diamants est le deuxième livre de Vincent Tassy que je lis. Ce jeune auteur présente un univers particulier et d’une grande beauté, une nouvelle voix dans le paysage des littératures de l’Imaginaire en Hexagone, entre fantasy et esthétique gothique.

Encore une fois, cet opus se montre très inventif et soigné au niveau de la forme, avec une langue très travaillée, un rythme poétique, des métaphores et des images bien trouvées. Le travail sur les couleurs, la lumière et l’ombre (le noir est envisagé comme la radiance absolue), mais aussi les champs lexicaux récurrents, comme celui des volatiles (un regard de poule, une transparence de cygne…) témoignent de l’originalité et de la qualité de l’écriture. Bien entendu, à l’instar de tout texte, celui-ci n’est pas exempt de petites paresses de-ci de-là, des répétitions notamment. Mais elles sont très rares, et étonnent au vu du niveau de langue déployé par l’auteur, à tel point qu’ils ne paraissent pas être un défaut, mais plutôt un style, qui m’a rappelé celui de Tanith Lee. Les quelques facilités dans l’exposition du cadre complexe de l’intrigue (le coup du miroir, bien connu des jeunes romanciers) sont sublimées et apparaissent comme le parti pris narratif d’un auteur qui maîtrise son art.

L’univers est aussi inventif que le reste, tout en faisant écho à des mythes lointains et bien connus (là encore, comme chez Tanith Lee). L’histoire se déroule dans un royaume où les questions de genre ne se posent pas : les hommes et les femmes peuvent avoir exactement les mêmes métiers, le futur époux de la reine est « choisi » par la reine mère comme le serait une concubine, et l’homosexualité, très répandue dans l’intrigue (il y a plus de couples gay qu’hétéros), n’est pas un sujet d’étonnement. En choisissant de mettre en scène ces caractéristiques culturelles sans chercher à les définir ou les expliquer, l’auteur fait preuve d’un vrai naturel dans son traitement du genre.

Sacha Love apprécie les belles couvertures qui le mettent en valeur !

Vincent Tassy a réussi, au fil de son œuvre, à créer un univers singulier et original : on reconnaît à la fois sa patte et ses influences. Ses romans sont émaillés de références à la culture gothique, imaginaire et mythique : dans le choix des noms de lieux et de personnages, notamment (Théodora Siddal, qui rappellera la rousse évanescente qui fut la muse des préraphaelites et des poètes ésotéristes victoriens). Le choix de noms classiques et angéliques donnent un parfum de conte au récit et certaines sous-intrigues évoquent le Cabinet des Fées. Le rythme, les ellipses nombreuses, le refus de l’auteur de rentrer dans des considérations techniques ou logiques (jusque dans les problèmes relationnels des personnages) contribuent à renforcer cet aspect de conte de fées, hors de la réalité. Le monde qu’il nous dépeint ici est onirique, plein de mélancolie, de langueur. On y retrouve certains de ses thèmes récurrents : la posture de l’artiste rêveur comme observateur détaché de la vie, qui n’y participe pas (comme dans Apostasie), une vision de la vie comme un songe décalé, un isolement choisi, avec le danger qu’il y a à s’extraire du réel pour vivre un bonheur illusoire, coupé du monde, à l’image de l’exil volontaire de l’un des personnages clés du roman. En outre, le livre est émaillé de réflexions intéressantes et profondes sur l’Histoire, l’art, la politique, qui tombent toujours à propos et ne sont jamais indigestes.

J’ai eu un peu de mal à entrer pleinement dans l’imaginaire éthéré de Vincent Tassy, mais, une fois dedans, j’ai eu de la peine à le quitter. C’est un livre qui se savoure lentement, mais qui suscite également le mystère et l’envie d’en savoir plus. Malgré sa conclusion très bien amenée, il m’a laissé sur les lèvres un goût d’inachevé. Je serais bien restée plus longtemps à Œtrange, ou dans les forêts d’Anthée… Certaines questions demeurent sans réponses. Mais il ne faut pas trop en savoir sur les anges, nous dit-on…

Terreur (Dan Simmons)

Résumé : À l’époque où l’Empire britannique dominait les mers du globe, le club très fermé de la Royal Geographical Society envoie un ultime témoignage de l’hubris anglaise sous la forme de deux bombardiers réaffectés pour affronter les glaces et ouvrir le légendaire passage du nord-ouest : le Terror et l’Erebus. C’est la tristement célèbre expédition Franklin, restée dans les annales de l’histoire arctique pour avoir disparu corps et biens… avec ses 128 membres d’équipage, dont on ne retrouva, près de dix plus tard, que trois cadavres au rictus gelé et une poignée d’os éparpillés. Que s’est-il passé, au large de l’île du Roi-Guillaume – dernier point connu sur la carte en 1845 ? À quelles forces terrifiantes ces hommes se sont-ils heurtés ? Les hypothèses sont nombreuses : empoisonnement dû à des conserves avariées et truffées de plomb, scorbut, mutinerie, faim et anthropophagie… Dan Simmons nous donne ici son interprétation du mythe, à la fois terrible et plausible, mais toujours très bien documentée.

Les ours me font très peur. Surtout les blancs. Pas vous ? Un animal pouvant mesurer plus de trois mètres et peser presque une tonne, habitué à attaquer sans prévenir, et qui, d’après les éthologues, aurait une prédilection pour la chair humaine… l’ours polaire est, en plus, l’un des rares animaux qui ne craignent pas du tout l’Homme. Les autorités canadiennes conseillent à ceux de leurs ressortissants amenés à partager un bout de territoire avec ce super-prédateur de sortir armés, préférentiellement d’un gros calibre. Et même là, si vous lui tournez le dos, c’est foutu. À noter que la bestiole est loin d’être bête, et qu’elle a l’habitude de dissimuler son museau noir avec ses pattes lorsqu’elle chasse… pourquoi, me demandez-vous ? Mais pour mieux vous surprendre dans la neige blanche, pardi ! Bref, c’est une sale bête, qui a déjà joué le rôle du méchant dans de nombreux scénarii.

Alors, imaginez un esprit maléfique et invincible déguisé en ours blanc… depuis le Gritche, Dan Simmons ne nous avait pas autant traumatisés avec un monstre. Celui qui apparaît dans Terreur mérite de figurer sur le podium des plus effrayantes créatures de l’auteur ! Au passage, oubliez sa version télévisée, bien moins virulente que l’original : cela vaut mieux (je conseille vivement la série d’AMC pour son ambiance et ses acteurs, tous excellents. En revanche, regardez la aprèsavoir lu le livre).

Mais comme toujours avec Dan Simmons, les pires monstres ne sont pas toujours les plus évidents. L’auteur éprouve la formule qu’il réutilisera plus tard dans l’Abominable (2013), où le monstre fait office de métaphore pour figurer la bestialité humaine. Finalement, ce croquemitaine qu’on nous agite sous le nez tout au long de l’histoire (et qui arbore un beau tableau de chasse ! ) incarne une force inexorable et presque noble, comparée à l’égoïsme, la mégalomanie, la lâcheté, la duplicité et la folie qui saisit les hommes en situation de survie. En tant que personnification du blanc glacial de l’Arctique, de sa cruauté et de son caractère impitoyable, la créature que ces marins en perdition affrontent sur la banquise paraît belle et fascinante. En revanche, le sentiment que nous laisse la grande majorité des protagonistes humains une fois le livre refermé est l’écœurement. Le chemin de croix qu’ils subiront et la lutte pour la survie serviront de révélateur à leur mesquinerie : l’auteur nous brosse un portrait sans concession de l’humanité. Naïveté, manque de prévoyance, étroitesse d’esprit, orgueil et suffisance d’officiers qui se prennent pour les maîtres du monde et pensent bêtement que leurs titres de noblesse les exemptent du sort commun ; bassesse et la lâcheté de l’équipage… tous les éléments sont réunis pour nous conduire à une catastrophe qu’on sait inévitable. Quelques personnages sortent du lot, de par leur intelligence, leur humanité ou leur héroïsme, mais ils se comptent sur les doigts d’une main. Au milieu de ce panier de crabes, les Inuits et leur culture font office d’îlot de poésie salvatrice, comme une terre promise qui n’arrive jamais, puisque les marins anglais refuseront leur aide d’une manière pour le moins radicale.

Si vous aimez les ambiances glaciales et macabres, le souffle impitoyable du vent du Nord, si les mises à mort par animal sanguinaire interposé et le chamanisme cruel du Concile de Pierre de Grangé vous avait fasciné, si les histoires de navire fantôme, d’expédition en débâcle, de survie en milieu très hostile, le cannibalisme et autres amputations vous transcendent, ne cherchez plus, vous avez trouvé votre nouveau livre de chevet ! Ce bouquin est au survival tragique ce qu’Hypérion était au space-opéra : un chef-d’œuvre.

Les Fils des Ténèbres (Dan Simmons)

Résumé : Le docteur Kate Neuman adopte un enfant atteint d’une mystérieuse maladie dans un orphelinat en Roumanie, peu de temps après la chute de Ceausescu. Dès lors, elle est entrainée dans les sombres rouages de complots séculaires entre des factions aux intérêts divergents : police d’état corrompue, religieux investis d’une mission, un mystérieux « ordre du dragon » et surtout la maléfique et toute puissante « Famille »…

Roumanie, adoption d’un enfant sans nom, maladie du sang, complot international… pour un aficionado de créatures aux dents longues, le quatrième de couverture suscite une vague impression de déjà-vu. Et pour cause ! Le prototype de ce roman était déjà présent dans l’excellente anthologie Dernières nouvelles de Dracula, parue en 1991 chez le même éditeur (Pocket). Cette nouvelle sur des milliers d’orphelins roumains qu’on nourrit de transfusions de sang avec une seringue réutilisable m’avait fait forte impression à l’époque, même si j’avais eu du mal à voir le rapport avec le prince de la nuit. Dans Les Fils des Ténèbres, l’essai est transformé : si, pendant toute la première partie, on reste dans l’univers post-soviétique de la nouvelle, particulièrement sombre et sordide, la seconde nous fait plonger à pieds joints dans une action vampirique digne de 30 jours de nuit.

Comme toujours avec Simmons, on passe aisément (et rapidement) d’un registre à l’autre. En nous faisant voyager entre thriller médical, roman d’espionnage sur fond de chute du bloc de l’Est, biopic historique et horreur pure, l’auteur nous embarque sur des montagnes russes. Côté rebondissements, vous ne serez pas déçus ! Tous les livres de Simmons sont calibrés pour être de vrais page-turner. Et comme les autres, celui-ci est savamment arrosé de détails gore, cruels et horrifiques, et même assaisonné de quelques pages érotiques, vampirisme oblige. On sent une petite vibe Stephen King par moments, même si, à mon avis, ce roman est bien moins bon que l’extraordinaire Salem.

Bref, tous les ingrédients étaient présents pour faire entrer ce bouquin dans mon top ten.

Pourtant, la magie n’a pas opéré. La sauce n’a pas pris, la mayonnaise n’est pas montée. C’est peut-être dû aux péripéties trop nombreuses et incroyables pour ce cadre à vocation réaliste. Ou à l’action au détriment de la description. Aux personnages plats et sans reliefs. Aux clichés un peu trop nombreux (sur les Tziganes et les Roumains, notamment). À une intrigue qu’on nous ressert sans cesse… avec plus ou moins de brio. L’ambiance « pays de l’Est corrompu » est très bien rendue, mais pas l’atmosphère fantastique. Le souci maniaque de Simmons pour nous exposer sur une dizaine de pages les subtilités de l’hématologie ou l’histoire de la Roumanie soviétique nuit vraiment à l’immersion. Et rien ne tue plus efficacement un vampire qu’une rationalisation à outrance !

À réserver aux véritables mordus de littérature vampirique, ou, au contraire, à ceux qui n’ont jamais rien lu sur Dracula ! Quant à ceux qui veulent découvrir Dan Simmons, rabattez-vous plutôt sur Hypérion.

L’abominable (Dan Simmons)

Résumé : Été 1924. La disparition de George Mallory et de Sandy Irvine sur l’Everest qu’ils tentaient de conquérir secoue le monde de l’alpinisme. Plus mystérieux encore, un lord anglais du nom de Percival Bromley, qui suivait l’expédition de manière clandestine, a disparu lui aussi. Le dernier à l’avoir vu en vie est Bruno Sigl, un ascensionniste allemand qu’on dit proche du nouveau parti qui agite son pays… Vétéran de 14-18 et solide montagnard, Richard Deacon dit « Le Diacre » décide d’utiliser ce prétexte pour monter une expédition secrète avec deux de ses amis les plus proches : un guide chamoniard, Jean-Claude Clairoux, alias « J.-C. » et Jacob « Jake » Perry, un talentueux grimpeur américain. Officiellement, il s’agit de retrouver le corps du jeune lord disparu afin de lui donner une sépulture décente. Officieusement, le but des volontaires est de conquérir le sommet en se servant de l’argent de la famille Bromley pour financer leur ascension. Mais quel lourd secret se cache derrière la disparition de cet homme ? Les rumeurs locales font état d’une créature légendaire et sanguinaire, le yéti, appelé l’ « abominable homme des neiges ». Pour les trois alpinistes, c’est la montagne qui, cette fois, a été la plus forte. Qu’en est-il réellement ?

Dan Simmons s’attaque ici à un mythe de l’histoire de l’alpinisme : la conquête de l’Everest, et le mystère Mallory, à ce jour toujours non élucidé (son corps a finalement été identifié en 1999). A-t-il atteint le sommet ou non, avant de dévisser ? Qu’est devenu son fameux appareil photo ? Ces interrogations ont donné lieu à une abondante littérature, très connue des amateurs du genre (dont je fais partie). On y retrouve tous les ingrédients « classiques » : citations épiques, rivalités et amitiés à la vie à la mort, course au sommet entre les nations européennes, tragédie, mystère, émerveillement, et bien sûr les inévitables détails macabres qui participent au mythe de l’Everest, plus haut cimetière du monde !

Raconté à la première personne du singulier par le narrateur Jake Perry à l’auteur comme s’il s’agissait d’une histoire vraie, le récit épouse la structure en « poupées russes » chère à Dan Simmons : il s’agit d’une histoire imbriquée dans une autre (comme Hypérion). Simmons possède un réel génie pour mettre en scène l’horreur au détour d’une phrase, avec une description bien sentie. La présence de quelques coquilles et répétitions ne nuit pas à l’ambiance dépaysante et la poésie qui se dégage de ce texte. Une fois de plus, Simmons fait montre de ce talent de conteur qui fait de lui un grand écrivain et un auteur de best-seller, cette « musique » que, selon lui, on « entend ou pas ». Il est indéniable qu’il l’entend, cette voix, cette « transmission venue des dieux » ! Une fois qu’on attaque un livre de lui, sur n’importe quel sujet, on ne peut que tourner les pages jusqu’au dénouement ultime, au bout de 951 pages. Et pourtant, ses bouquins sont tous des pavés !

L’intrigue haletante est néanmoins desservie par quelques longueurs (notamment la préparation interminable des alpinistes, qui n’atteignent le sous-continent indien qu’au bout de 317 pages), des incohérences majeures et de grosses ficelles scénaristiques.

Info cruciale qui tombe à point nommé, interventions divines, « rien ne peut plus nous arriver d’affreux maintenant » et autres apparitions grand-guignolesques sont au menu (Churchill, Chaplin, et même Lawrence d’Arabie sont convoqués dans cette histoire, ainsi qu’un autre personnage bien connu) : les deus ex machina sont assez visibles, même pour un lecteur bon public (ma grand-mère, ancienne grimpeuse, a lu le livre et trouvé ça gros).

Simmons puise sans complexe dans les clichés et stéréotypes : les Anglais se montrent nobles et chevaleresques même par – 40°, les Français pittoresques tout en parlant un anglais parfait sauf quand le scénario requiert le contraire. Cette exposition universelle est complétée par d’affreux nazis d’opérette qui feraient passer ceux de Tarantino pour du premier degré, une poignée de Tibétains crasseux, superstitieux et cruels, ainsi qu’une armée quasi anonyme de sherpas idiots, paresseux et souriants. Ma grand-mère – encore elle – m’a dit que le bouquin lui rappelait « Indiana Jones » et « Tintin au Tibet ». On frôle parfois les limites du politiquement correct… mais un dossier sur Dan Simmons récemment lu (Bifrost n°101) m’a appris que l’auteur était coutumier du fait (ce qui, personnellement, m’étonne de l’auteur d’Hypérion, une véritable ode à la tolérance et à l’humanisme).

Les invraisemblances apparaissent jusque dans le comportement des protagonistes : le rochassier « lumière du rocher » prend peur devant une falaise et laisse l’Anglais (forcément héroïque) prendre la tête et ouvrir les voies. Le glaciériste expert tombe dans toutes les crevasses. Le meilleur, le plus solide du groupe, l’est plus parce qu’il est un ancien soldat reconverti en moine zen qu’un alpiniste. Le médecin de l’expé, un véritable « réanimator », nous tire des super médocs de ses poches comme un magicien des lapins de son chapeau : c’est un peu le mage de la compagnie, qui, comme Gandalf le Gris, apparaît toujours au bon moment, sans une égratignure ni la moindre mèche de travers. L’histoire d’amour, qui arrive comme un cheveu sur la soupe, est improbable et peu crédible. Le sommet de l’incroyable est atteint avec les courses-poursuites sur des arêtes, les gun-fights à 8700 mètres d’altitude, des prouesses d’escalade à la « Cliffhanger » et autres scènes de « déshabillage » à la sortie du deuxième ressaut, face nord de l’Everest, par moins quarante degrés…

D’ailleurs, il y a de surprenants anachronismes dans les techniques d’alpinisme utilisées, bien trop avancées pour l’époque : Jumar inventé par « J.-C. » – qu’il nomme d’après son chien ! – crampons à douze pointes, baudriers, frontales inventées par notre équipe de choc, 6° atteint à 8500 mètres d’altitude en 1925 avec des « grosses », etc. : on s’attend presque à voir surgir un grigri + ou une arva primitive ! Ils sont probablement délibérés, car on sent (et on sait, si l’on est un familier de l’œuvre de Simmons) qu’il a fait un gros travail de recherche pour ce livre, ainsi que le montre la profusion de détails connus des aficionados.

Autre point négatif, les dialogues, qui sonnent de manière artificielle et peu crédible. Les personnages expliquent tout pour le lecteur, même des choses qui devraient leur sembler évidentes à des alpinistes de leur niveau. Que dire de ces interminables et pompeux monologues à plus de 8000 mètres, en pleine « zone de la mort », où des surhommes comme Reinhold Messner avaient à peine la force de se prendre en photo et où bien des gens ont perdu leur main, car ils n’arrivaient plus à mettre leur gant ! Plus on monte en altitude, plus les invraisemblances s’accumulent. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher l’intrigue !

Mais le plus décevant reste la fin. Il s’agit d’un mystère qui ne tient pas ses promesses : on reste sur notre faim face à ce final explosif et décevant. Une fois refermé, le livre nous laisse un petit parfum « hollywood » et l’impression persistante que Simmons avait pour but, en écrivant ce livre, d’être adapté au cinéma par Tarantino.

Si vous êtes un inconditionnel de la littérature de montagne et que vous pratiquez l’escalade et l’alpinisme, vous apprécierez sûrement l’ambiance montagnarde et les références aux mythes de la varappe, mais vous aurez sans doute du mal à prendre cette histoire au sérieux. Les historiens à cheval sur le respect des faits grinceront des dents, puisqu’il s’agit presque d’une uchronie et que l’auteur mêle fiction et réalité historique avec beaucoup de liberté. Quant à ceux que les détails techniques et les longs chapitres d’exposition rebutent, ils reposeront sans doute le livre avant même d’arriver à la moitié. Mais pour les autres, si vous aimez l’aventure, le mystère et l’horreur, je vous garantis que vous passerez un bon moment !

Je terminerais par un petit extrait pour vous donner l’eau à la bouche :

« Une colonie de démons aux pieds fourchus précipite des grimpeurs dans l’abîme. Au lieu des feux de l’enfer de Dante, nous contemplons un univers de damnation tout entier fait de neige, de rochers et de glace. La fresque montre un vortex tourbillonnant, telle une tornade de neige, qui entraîne les malheureux alpinistes dans une chute vertigineuse. De part et d’autre de la montagne – l’Everest, manifestement – , des chiens de garde de proportions gigantesques montrent les crocs, la gueule écumante. Mais l’élément le plus troublant est une silhouette solitaire gisant au pied de la montagne, pareille à une offrande humaine sur un autel. Un corps à la peau blanche et aux cheveux noirs – un sahib. Il a été transpercé par des lances, et une hampe le traverse encore, tandis que des démons cornus l’entourent. En nous approchant, J.-C. et moi découvrons qu’il a été éviscéré. Il est encore vivant, mais ses entrailles se répandent dans la neige. » (p. 539).