Gung Ho (Benjamin von Kummant/ Thomy von Eckartberg)

Le cinquième et dernier tome de la série

Résumé : Zack et Archer Goodwoody, deux frères orphelins, débarquent à la colonie de « Fort Apache », en pleine « zone de danger », par le train de ravitaillement. À peine arrivés, ils se heurtent à la population locale : Bagster, le responsable du ravitaillement véreux, seul à avoir un contact avec « la Ville », les adultes sous la poigne de la sévère Kingsten, qui tentent de leur imposer leur règlement militaire, mais surtout les « Gung Ho », les jeunes têtes brûlées du coin… entre drague lourde, bastons et concours de celui qui pisse le plus loin, les frères Goodwoody se font petit à petit leur place, dans un monde autour duquel plane une terrible menace…

Je n’en révèle pas plus dans le résumé, car c’est comme ça que j’ai découvert cette courte série de 5 tomes : sans rien savoir. Le lecteur découvre la colonie en suivant les deux frères Goodwoody, la tête pleine de questions : pourquoi tout, ou presque, est en ruine ? Pourquoi y a-t-il aussi peu de monde dans ce « village » ? Pourquoi y fait-on des exercices d’évacuation et pourquoi les gamins apprennent-ils le maniement des armes à l’école ? Quelle est cette « ville » d’où proviennent les armes, ravitaillement et parias en guise de nouvelles recrues, à pleine vitesse et sous bonne garde ? Pourquoi affiche-t-on le nombre de tués tous les jours, ainsi que la date de la dernière « attaque » ? On devine vite que ces gens tatoués, au parler rude et aux look digne de « Hartley cœur à vif », vivent sous le joug d’une terreur constante, qui dicte tous leurs actes. La fameuse menace est mentionnée à mots couverts, avec parcimonie : on sait qu’elle se déplace « en meute » et qu’il ne reste pas toujours « un corps à enterrer » après son passage. Au centre du village, qui devait ressembler, il y a très longtemps, au parvis de l’Église d’un petit bourg européen, un arbre immense recouvert de portraits au crayon conserve la mémoire d’innombrables disparus. Parmi les 400 habitants, beaucoup n’ont plus de famille, et on s’efforce de vivre au jour le jour, en essayant d’oublier ce qui est responsable de la situation et attend toujours au-delà de l’enceinte sécurisée, dehors…

La colonie 16, « Fort Apache »

Walking Dead avec des singes cannibales

J’ai dit que je ne savais rien de cette série allemande, mais il y a tout de même quelque chose qui m’a poussé à acheter ses cinq tomes (grand format tout en couleur, ce qui veut dire plus cher qu’une BD normale). C’est ce que j’avais vu des créatures en couverture du dernier volume de la série. C’est l’originalité – et, à la fois, la grande simplicité, gage d’efficacité – des monstres qui m’a décidé. Pour le reste, on est dans le post-apo classique : raids à moto, machettes et flingues à tout-va, massacres impitoyables, conflits barbares entre tribus de survivants, protagonistes badass, enfants-soldats, viols, marche ou crève. Et au milieu de ça, on a une bande d’ados qui ne pense qu’à s’amuser et se prouver qu’elle existe, quitte à se mettre en danger. On ne s’attend pas à l’escalade finale… et finalement, la série se termine aussi vite qu’elle a commencé, en véritable feu d’artifice, tout en laissant la porte ouverte à une suite éventuelle. Ce qui serait pas mal, car beaucoup de questions concernant cet univers sont laissées en suspens. On ne saura pas, par exemple, d’où viennent les fameux « rippers » ni quelle catastrophe fut responsable de l’extinction des deux tiers de l’humanité douze ans auparavant…

Un graphisme sublime

Les dessins, entièrement numériques, sont magnifiques. La profusion de détails et de clins d’œil (le sigle extinction rebellion sur le mégaphone du chef des adultes dans le tome 5, les références à Blue Oyster Cult et Beastie Boys…) donne envie de s’attarder sur toutes les cases, et, même si le rythme va à cent à l’heure et qu’on a hâte de connaître la suite sitôt un tome refermé, on prend un certain temps à en lire un en entier. Ça faisait longtemps que je n’avais pas connu ça avec une BD !

Au début, pourtant, je trouvais le scénario un peu léger. Trop orienté « male gaze » et fan service, prétexte à des scènes d’action entre deux pépées en mini-short et forte poitrine (l’un des protagonistes féminins est le sosie BD de Meghan Fox). Mais j’ai changé d’avis au fur et à mesure de la lecture. Une fois la série finie, cette histoire hante. L’ambiance, le message… à travers l’histoire de deux frères qui n’ont plus que l’un pour l’autre dans un monde pourri, Gung Ho nous chante un hymne à l’énergie (et à la connerie) adolescente, à la liberté et au refus absolu du compromis. Les gamins dans la série savent bien que ce sont les adultes qui sont responsables de leur situation sans espoir. Et ils en sont les premières victimes. Alors, ils le leur font payer…

Le seul bémol, selon moi (mais c’est sans doute du pinaillage) : les deux personnages japonais, extrêmement caricaturaux, qui se battent au sabre en invoquant « giri » et « bushido ». Mais si ce genre de cliché ne vous rebute pas, que vous aimez le post-apo, la violence bon enfant, les monstres réussis, et les BD au graphisme original, jetez-vous dessus !

Le chant d’Achille (Madeline Miller)

Résumé : Patrocle, délaissé par son père le roi, est envoyé chez Pelée, monarque d’un royaume voisin et père d’un adolescent prodigieux : Achille, demi-dieu aux muscles luisants, aux yeux verts et à la blonde chevelure, musicien accompli à la voix d’ange et guerrier inexpugnable. Une amitié fusionnelle se développe entre les deux. Mais Achille est promis au destin de héros et il doit se distinguer pour parvenir à l’immortalité. Pour cela, il fait le choix de participer à la plus grande guerre de l’histoire, la guerre de Troie…

La suite, on la connaît : c’est l’Iliade. On sait tous qu’Achille meurt à la fin. Il sera divinisé, mais il ne gagnera pas l’immortalité tant convoitée.

Ici, on délaisse le point de vue d’Achille pour s’intéresser à Patrocle, meilleur ami, amant, écuyer et témoin impuissant de l’hubris de l’ « aristos acheion », le « meilleur des Achéens ». On s’attache au personnage de Patrocle, toujours un pas derrière son maître et amant, qu’il admire et protège en secret. Patrocle est le véritable héros de ce récit, et sa perte sera causée par Achille lui-même. Achille, quant à lui, est fascinant, mais énervant, égocentrique et imbu de lui-même. Il est épris de justice et de grands idéaux, répugne à tuer et à violer, mais il place son honneur et sa gloire personnelle avant tout, au détriment des autres, Grecs comme Troyens, amis comme ennemis. Son seul but : devenir assez célèbre pour qu’on chante sur lui. Il fait fi des espoirs de son père (qui espère le voir devenir un grand roi), de sa mère (qui veut qu’il devienne immortel) et de son amant (qui veut rester avec lui), de ses hommes et de ses admirateurs. Il déçoit tout le monde et n’en fait qu’à sa tête, piétinant sa propre légende et défiant toutes les attentes que les autres ont sur lui. On a très souvent envie que Patrocle le secoue un peu plus, tout en sachant que, le jour où il le fera, cela marquera la fin de leur idylle, puisqu’Achille trouvera la mort en voulant venger Patrocle, parti pour combattre à sa place.

L’écriture simple, le ton du conte moderne du roman souligne à la fois l’intemporalité de l’histoire d’Achille et Patrocle et son ancrage dans ce monde grec antique sauvage et mystérieux, où les hommes se battent nus, épaulés par les dieux et les demi-dieux. La surnature fait partie de la nature, de manière naturelle. On compose avec, on l’utilise éventuellement, à l’image de Pelée qui viole Thétys pour obtenir un fils demi-dieu. Personnage de la mère d’Achille, la nymphe Thétys : terrible non-humaine haïssant les mortels, sorte de Morgane grecque, qui élèvera le fils d’Achille dans le culte de sa propre personnalité et en fera un détestable Mordred. Les dieux sont encore plus cruels que les hommes, se servant d’eux comme des pions dans leurs querelles intestines, exigeant adoration et sacrifices sanglants.

En dépit du souffle épique de cette histoire et du potentiel tragique du point de vue de Patrocle, le roman peine à émouvoir. J’ai eu du mal à me sentir concernée par ce qui arrivait aux héros, si ce n’est à la toute fin, lorsque le fantôme tourmenté de Patrocle, laissé sans sépulture, apparaît à Thétys, son ennemie jurée pendant tout le roman. Le format court du livre, qui empêche les développements, y est peut-être pour quelque chose. Les nombreux évènements de l’épopée d’Achille (sa rencontre avec Patrocle à la cour de Pelée, sa formation au Pelion avec le centaure Chiron, son séjour chez Lycomède et son « mariage » avec Déidamie) sont racontés en quelques pages, presque survolés. Une histoire d’une telle richesse méritait un plus gros pavé, surtout quand on sait que l’auteur a mis plus de dix ans à le développer et à l’écrire. Ce parti pris se justifie probablement par une volonté de toucher le public le plus large possible, mais aussi, sur le choix fait par l’auteur de se concentrer uniquement sur la relation entre Achille et Patrocle. Mais là encore, j’ai trouvé que leur relation manquait de développement (on ne comprend jamais vraiment pourquoi Achille s’intéresse à Patrocle, par exemple). Ce manque d’explications force le lecteur à accepter les choses comme elles sont, aussi illogiques puissent-elles paraître (l’obstination aveugle d’Achille et sa propension à mettre celui qu’il aime en danger), et elles contribuent à plonger le lecteur dans un monde exotique, qui nous paraît extrêmement lointain. Pour cela, la lecture de ce livre est particulièrement dépaysante, même si moins jouissive que certaines réécritures female gaze de mythes antiques (je pense à Thyia de Sparte de Crisitina Rodriguez, notamment). Elle nous enferme dans une espèce de bulle dont on ressort un peu éberlué, en se disant que, décidément, ces Grecs n’étaient vraiment pas comme nous.

Dans les veines (Morgane Caussarieu)

Résumé : Lily, lycéenne dissimulant un lourd secret sous un mal-être adolescent, rencontre le fascinant Damian lors d’une soirée goth. Mais ce dernier est un vampire, membre d’une « famille » particulièrement violente… Les meurtres se succèdent et la police s’en mêle, notamment l’inspecteur Baron, le père de Lily…

Le positionnement « anti-twilight » est un genre qui semble avoir fleuri en France en littérature vampirique ces dernières années. Dans les veines, publié en 2012, annonce la couleur sur le quatrième de couverture : « Les gentils vampires, ça n’existe pas ». La surenchère de gore, de méchanceté et de perversité fait vite oublier les riches et gentils Cullen scintillant au soleil, pour revenir au vampire SDF qui vient violer les gens dans les chaumières, les griffes pleines de terre et les habits puants du sang séché de sa dernière victime. L’héroïne n’est plus une jeune vierge effarouchée, mais une paumée victime de sévices sexuels. L’amant vampire, ici, loin d’être le sauveur qui arrachera la fille à sa condition, est un égoïste cruel et inconstant, dont l’amour est une obsession dangereuse. Tous les amateurs de vampires savent que le danger et l’impossibilité de la relation sont à la base du mythe vampirique, ce qui fait tout le sel de ce type d’histoires. Mais dans ce cas précis, on comprend dès le début que rien de bon ne peut sortir de cette pseudo histoire d’amour, que Lily se fourvoie complètement et que Damian s’attache à elle pour de mauvaises raisons. 

Les tropes développés dans les histoires de vampires sont bien présents, mais ils sont tous dévoyés. À partir du moment où on le comprend, la lecture devient vraiment jouissive. L’humour (très) noir est constant, servi par une écriture efficace, organique, au ton nerveux, à l’image de ces persos paumés. Il n’y en a pas un seul pour rattraper l’autre. Ils sont tous horribles à leur manière, mais le pire, c’est qu’en étant tour à tour dans leur tête, on en vient à comprendre leurs motivations et à les excuser ! S’ils paraissent caricaturaux au début (la fliquette canon à moto, l’inspecteur véreux, l’ado goth…), on s’aperçoit rapidement que l’auteur joue avec les clichés pour mieux les détourner et s’en moquer. Le passage sur les « vampyres », véritable caricature au vitriol du milieu goth du sud-ouest (l’intrigue se passe à Bordeaux, ce qui est aussi un plus), est particulièrement drôle.

Les vampires répondent à tous les archétypes : J-C, le keupon anar et « rigolo » à la Spike, Damian, le ténébreux « romantique » à la Louis de Pointe du Lac, Gabriel, l’affreux gamin machiavélique et manipulateur (qui m’a rappelé Christopher dans « La Solitude du buveur de Sang » d’Annette Curtis Klause), ou Seiko, encore la vénéneuse Asiatique. Si les personnages sont tous réussis, particulièrement J-C et Gabriel, cette dernière est à peine esquissée et reste très en retrait (comme beaucoup de personnages d’origine japonaise chez les auteurs français, souvent ratés). D’ailleurs, son background est à peine esquissé. Le personnage le plus intéressant reste l’infâme Gabriel, le plus ancien de la bande, un sadique enfermé dans le corps d’un môme de neuf ans, qui nous fait peur, nous dégoûte et nous fascine à la fois : j’aurais aimé en savoir plus sur lui, mais le mystère restera entier jusqu’à la fin.

Le mythe d’origine du vampire, relaté sous forme de rêve, de telle sorte qu’on ne saura jamais si c’est la réalité ou pas, est très intéressant. Il se base un peu sur ceux d’Anne Rice et de Tanith Lee. C’est le type d’explication que je préfère, ayant une nette aversion pour l’explication médicale. La transformation en vampire, elle, est bien dégueu… Les vampires ne font pas du tout rêver. Ils peuvent même faire cauchemarder. On retrouve un peu l’univers de Poppy Z. Brite dans ce tableau de nosferatus drogués, sales et cruels, notamment dans l’obsession des fluides. La part belle faite aux sens, aux odeurs, y participe pleinement.

Le roman se termine sur une explosion grand-guignol, un festival de gore à la limite de l’insoutenable. La fin est imprévisible et satisfaisante, laissant même planer une possibilité de suite.

Ce livre n’est à mettre entre toutes les mains. Inceste, torture, racisme, homophobie, pédophilie et drogue sont au programme. Je le recommande à ceux qui ont trouvé Nocturne de Sang de Michel Pelini et Asphodel de Louise Le Bars trop « light » et auraient voulu des vampires encore plus méchants, des humains encore plus véreux, et plus de sexe et de drogue.

Sur les traces de l’homme sauvage (Florent Barrère)

Ce livre, sorte d’objet hybride entre le récit de randonnée, le recueil de littérature orale et l’enquête cryptozoologique a éveillé mon intérêt pour sa recension d’un folklore montagnard sur les êtres surnaturels. Florent Barrère, docteur en cinéma et blogueur à succès (strange reality sur wordpress), nous emmène dans les massifs alpins et pyrénéens à la recherche de figures de l’altérité qui, très souvent, font l’objet d’analyses séparées : les hadas, les dracs, les simiots, les carcaris, les garous, les satyres, les basajauns… On le suit avec plaisir dans sa quête de la mystérieuse créature qui se cache dans les bois et, tour à tour minuscule ou immense, poilu ou imberbe, échappe à toute tentative de classification.

Malheureusement, en s’entêtant à prouver l’existence d’un « taxon lazare » (une espèce qu’on croyait éteinte, puis redécouverte) hominidé, et en voulant à tout prix plier les données dans le sens de cette hypothèse, l’auteur passe à côté de son sujet et délaisse une réflexion sur les figures de l’altérité qui aurait été, à mon avis, infiniment plus riche et pertinente. Certaines de ses données sont inédites et les exemples de cas qu’il amène frappent par leur similitude avec d’autres groupes sociaux à l’autre bout de la planète (comme les « cagots » mis au ban de la société, qui se donnent une origine mythique et rappellent les « non-humains » au Japon). Qu’est-ce que nous disent ces représentations de l’Autre ? L’auteur nous présente rapidement son hypothèse : toutes ces créatures du folklore seraient un hominidé inconnu, un descendant de Néandertal, du pygmée alpin ou de homo floresiensis, qui aurait côtoyé l’homme moderne jusqu’à une époque très récente, se retirant graduellement dans les zones les plus inaccessibles. Ces explications romantiques et plutôt datées (nombre d’anthropologues du début de siècle, de Yanagita Kunio à Margaret Murray, s’y sont cassé les dents) sont accompagnées par une argumentation qui peine à convaincre.

En dépit d’une forme un peu scolaire qui évoque parfois le mémoire étudiant, le livre devient réellement passionnant lorsque l’auteur parle de ce qu’il connaît le mieux et qu’il reste proche de ses données (dans les chapitres II et IV sur le folklore pyrénéen et alpin, qui mériteraient une publication à part). L’écriture est belle et recherchée, parfois desservie par la présence de coquilles (p. 31, p. 83… ), de soucis de mise en page (p. 82 : carte du nord-est de la France légendé « Hautes Pyrénées »), de répétitions (parfois, des phrases entières, p. 23) et surtout, quelques affirmations présomptueuses (« troubles bipolaires » p. 45), assomptions péremptoires (« il faut bien reconnaitre que sa thèse tenait du génie scientifique » p. 167), et exagérations sur ses résultats (« fruits non négligeables », « collaborations fructueuses », etc.) qui rendent le ton un peu pompeux. Les nombreuses considérations culinaires et digressions personnelles, sous la forme de mention des agapes ayant agréablement ponctué son enquête, peuvent amuser, mais aussi agacer.

Les véritables soucis apparaissent lorsqu’il nous détaille son projet scientifique (dans les chapitres I et III notamment). Ce dernier apparaît sous la forme d’une problématique intéressante, mais plutôt mal exploitée (p. 47), qui se propose d’étudier les mythes à la lumière de la science, avec les outils de cette discipline quelque peu sujette à débat qu’est la cryptozoologie. Or, l’auteur n’est ni préhistorien, ni zoologue, ni anthropologue ! Et ça se sent.

Il fait face en premier lieu à de gros problèmes de méthodologie : documents cartographiques à la légende peu cohérente (« indices », « folklore » et « témoignages » côtoient les « sites archéologiques »), classement bibliographique discutable (Joisten et Pastoureau en « esthétique, philosophie, romans », Fabre et Van Gennep dans « articles de journaux, communications scientifiques, sites internet »…), usage de sources douteuses et éparses (bruits perçus pendant la nuit, photos difficilement utilisables, « témoignages scientifiques » d’amis), sujettes à débat ou non-académiques (Vacher de Lapouge, qui reprend les thèses racistes de Gobineau !).

Sur le thème du sauvage et de l’Autre en France, les travaux abondent en anthropologie… pourquoi l’auteur de s’y est-il pas intéressé ? Il cite Van Gennep et Daniel Fabre, mais le Saint-Lévrier de Jean-Claude Schmitt, qui allie archéologie et anthropologie structurale, les travaux de Carlo Ginzburg qui plaident en faveur de la réalité historique du témoignage oral, ou, plus récemment, ceux de Bertrand Hell sur le mythe du sauvage en Europe auraient pu lui être d’un grand secours et répondre à bon nombre de ses questions. L’auteur laisse notamment de côté la figure de l’ermite local, de l’étranger, du paria, du berger, du chasseur ensauvagé, intermédiaires entre le sauvage et l’Homme, détenteurs d’un savoir oublié, qui fut nécessaire à l’humain pour s’émanciper de la nature. Son analyse trace une frontière un peu trop nette entre l’homme moderne et l’homme sauvage. Les singes, les ours, sont des animaux omniprésents dans ce folklore, car, justement, ils sont proches de l’homme sans en être, vivent à la lisière de la société humaine et de la sylve impénétrable, entre l’adret et l’ubac, le champ et la forêt.

Dans sa conclusion, où il repasse au matériau filmique qu’il avait présenté en introduction, l’auteur nous rappelle qu’avec l’avènement de la paléoanthropologie, les explications sur l’homme sauvage ont délaissé le mythe pour la science, et que la quête de l’Autre fut « peu à peu remplacée dans l’imaginaire collectif par le fantasme de l’ancêtre commun ». (p. 282) : l’homme « velu des bois, une des figures sauvages les plus populaires à partir du XII° siècle, devient successivement l’incarnation d’une infra-, puis d’une surhumanité ».

Pour terminer, l’auteur ouvre de nouvelles pistes : celle de l’homme-montagnard, qui mériterait d’être explorée, et défend la nécessité de recueillir les témoignages oraux de la rencontre avec ces créatures comme le faisaient Van Gennep ou Joisten (il en a lui-même recueilli un certain nombre, ce qui montre que le mythe est toujours vivace). Il termine sur une belle plaidoirie pour retrouver le contact avec la Nature, dans laquelle il rappelle (enfin!) le « rôle d’intermédiaire entre l’humain et l’animal » que tient l’homme sauvage (p. 295).

Je remercie les éditions Favre et Babelio pour m’avoir envoyé ce livre, qui, je le pense, passionnera tous les amateurs de mystères, de légendes locales et de montagne.

Au bal des absents (Catherine Dufour)

Résumé : Claude perd son emploi, son appartement et ses amis qui ne peuvent ni veulent plus l’héberger. SDF, elle se voit contrainte d’accepter l’offre d’un Américain mystérieux et emménage dans un sombre manoir normand battu par la pluie et les feuilles mortes, où se serait volatilisée une famille de cinq personnes… Contre rémunération, elle est chargée d’enquêter sur leur disparition. Mais la promesse d’un peu d’argent et d’un toit sur la tête vaut-elle d’y laisser sa peau ?

Entre roman introspectif narrant la descente aux enfers psychologique d’une chômeuse en proie à l’exclusion et thriller horrifique, ce roman particulier se lit de préférence à la plage, lors d’une journée ensoleillée. Les scènes d’horreur, originales tout en étant émaillées de références aux classiques du genre, sont bien affreuses et filent la chair de poule (surtout la première). Le parfum de réalité que dégagent les descriptions du harcèlement des chômeurs par des conseillers Pôle Emploi complètement à la masse contrebalancent des passages de hantise complètement délirants, faisant de ce roman un objet littéraire à part. Servi par une écriture concise, efficace et soignée (on est au Seuil, après tout), il se lit rapidement (je l’ai lu en une soirée et une matinée).

Mais le plus grand mérite de ce roman selon moi est de brosser le portrait d’un type de protagoniste souvent négligé par la littérature : la femme seule en rupture de ban, qui sombre progressivement dans la folie. Exclue du « marché de la bonne meuf » (pour reprendre les mots de Virginie Despentes), plus très fraîche ni « bankable », cette héroïne ne connaîtra nulle rédemption amoureuse au bras d’un chevalier sauveur ou d’un prince charmant. Sans enfant, conjoint, ou ami, elle s’étiole progressivement, devenant en fin de compte plus effrayante que les spectres hargneux qu’elle affronte. C’est cette existence de fantôme, invisible aux yeux de la société, qui suscite véritablement le malaise. Face au danger de l’effacement, Claude choisit de se battre : son combat contre les esprits frappeurs qui rôdent dans sa maison fait office de revanche, de tentative désespérée pour reprendre le contrôle sur sa vie. Elle le fera d’une manière originale, lors d’un final particulièrement jouissif.

La cité de laiton (S.A. Chakraborty)

Résumé : Nahri est une voleuse à la petite semaine qui rêve de devenir médecin, mais survit de charlatanisme dans les ruelles du Caire du 17°. Au cours d’un exorcisme qui tourne mal, elle se retrouve propulsée dans le monde des djinns. Ayant invoqué le « guerrier des djinns » par erreur, elle attire soudain l’attention de toute une société dont elle niait l’existence, celle des élémentaires qui vivent « derrière le voile »…

Attention, énorme coup de cœur ! C’est simple : je ne pense plus qu’à ce bouquin, ses personnages si subtils et son univers incroyable depuis cinq jours. Quelle frustration de devoir attendre pour avoir la suite ! Bref : j’ai adoré.

Pourtant, ce n’était pas gagné. J’ai mis un peu de temps à me décider à lire ce roman, en dépit du matraquage médiatique (je le voyais partout) et de mon intérêt pour les djinns. Je pensais tomber sur une énième fantasy ado coupée à l’emporte-pièce, avec une vague saveur orientale pour faire exotique. Je me suis trompée du tout au tout ! La gravité des thèmes (la guerre, le pardon, la religion, le pouvoir etc), le traitement tout en finesse de ses personnages, la violence sans concession ni voyeurisme le classent dans la catégorie adulte.

L’intrigue met un peu de temps à se mettre en place. Alourdi par une langue un peu paresseuse (et une note de correction oubliée dans le texte…), le début ne me paraissait pas convaincant. Mais au fur et à mesure que le récit gagne en intensité, que les enjeux et les relations entre les protagonistes se dessinent, l’histoire devient réellement passionnante. Les personnages gagnent en mystère et profondeur au fil des pages : on se rend compte que personne n’est ce qu’il semblait être au départ.

Je suis amoureuse de Dara

La relation de Nahri et Dara, au départ plutôt énervante, devient mignonne, puis amusante, et enfin, tragique. Nahri passe de tête à claques à attachante : on se prend vite d’affection pour cette orpheline pauvre du Caire propulsée dans le monde magique et dangereux des djinns. À l’image du reste de ce roman, c’est un personnage plein de surprises, qui se révèle au final très différent de ce qu’elle semblait être au départ. J’ai apprécié qu’on en fasse une femme (et non une gosse) pragmatique, volontiers lâche, qui ne devient ni une super-guerrière énervée ou une princesse tragique. Le deuxième protagoniste dont on suit le point de vue, Alizayd, est un personnage très intéressant, d’une rare complexité : très pieux et moralisateur, d’une naïveté et d’une obstination dangereuses, il est tout de suite très sympathique. Son père, le roi Ghassan, est un politicien effrayant, prêt à tout pour préserver sa conception du pouvoir. Muntadhir et Khanzada sont des personnages qu’on va tour à tour plaindre et haïr. Quant à Dara… je suis tout simplement tombée amoureuse de lui ! De plutôt plat au départ (encore un énième guerrier de plus, pensais-je à tort en le découvrant), il devient de plus en plus charismatique et intriguant au fur et à mesure qu’on en apprend sur lui. C’est l’antihéros épique par excellence, et en même temps, imprévisible et original. L’union des contraires chez ce personnage produit un cocktail détonnant : à la fois brutal et sensible, protecteur et ambigu, fougueux et manipulateur, sarcastique et taciturne… cette psychologie tout en nuances, ses mystères et son lourd passé le rendent profondément attachant. L’envie de découvrir ce qu’il cache et ce qu’il nous réserve pour la suite est un gros moteur pour la lecture du second tome.

Djinns musulmans et divs zoroastriens

L’une des choses que j’ai le plus appréciées dans ce roman, c’est l’utilisation qui a été faite du folklore moyen-oriental. Les djinns geziri qui peuplent les déserts de la péninsule arabique sont convertis à l’Islam, comme les humains qu’ils imitent. Les daevas (on reconnaît aisément la racine indo-aryenne –dev, présente dans les divs iraniens), nom générique de tous ces êtres, parlent le farsi et vénèrent le feu (coucou Zarathoustra). Les péris (les anges/fées opposés aux démoniaques divs dans le folklore iranien) sont, ici, des esprits de l’air. Les efrits (les afritégyptiens) sont des daevas devenus démoniaques, qui ont refusé de se soumettre à la loi de Souleymane (= Salomon, connu pour son célèbre pentacle, qui sert de protection). On reconnaît la mythologie abrahamique de dieux déchus diabolisés par les trois religions du Livre, transformés en différentes classes d’êtres surnaturels. Certains sont plus ou moins bien intentionnés envers les humains (les djinns musulmans, et encore) tandis que d’autres leur sont carrément hostiles (les efrits et les daevas). Le respect absolu de la structure de toute cette mythologie est vraiment un plus dans cette histoire. On retrouve également quelques personnages « célèbres », tels Qandisha, ou même Darayavahoush (= Darius)… c’est un vrai régal de trouver tous ces petits easter eggs mythologiques !

Je n’ai plus qu’une hâte : me plonger dans ce monde merveilleux à nouveau.

All our hidden gifts – La gouvernante (Caroline O’Donoghue)

Résumé : Maeve Chambers, lors d’une corvée dans son lycée, découvre un mystérieux jeu de tarot divinatoire. Elle se prend au jeu et ouvre un petit cabinet occulte, gagnant ainsi une popularité nouvelle dans son établissement. Jusqu’au jour où elle invoque une entité funeste… L’irruption de cette mystérieuse « gouvernante », une carte inconnue qui apparaît quand ça lui chante, coïncide avec la disparition de son ancienne meilleure amie. Avec le frère de la disparue – qui ne la laisse pas indifférente – et sa nouvelle copine Fiona, elle fera tout pour retrouver Lily… quitte à devenir une véritable sorcière et affronter la terrifiante « gouvernante », cette entité invoquée qui revient annoncer transformations et catastrophes.

Ce roman jeunesse de La Martinière a été pour moi une agréable surprise, découverte grâce à l’opération Masse Critique de Babelio (on est tiré au sort, et les gagnants reçoivent un livre choisi dans une liste, à lire et commenter).

Le décor m’a tout de suite plu : l’Irlande, un pays qu’on ne voit pas souvent en jeunesse, au folklore fascinant. Mais ici, il ne sera pas question de faës ou de leprechauns : toute la trame magique se rapporte aux tarots et au wicca, ce que j’ai trouvé très original. L’héroïne ne se change pas non plus en Harry Potter découvrant un monde inconnu, puisque la magie est accessible à tous et à toutes, à travers des bouquins new age, des bougies de supermarché et un peu de romarin. Quelque part, cet ancrage très réaliste et concret m’a semblé rafraichissant. Ici, la magie n’est ni spectaculaire ni omnipotente, elle donne juste une interprétation, une vision des choses, et le lecteur pourra douter jusqu’au bout de sa réalité, dans la bonne tradition de la littérature fantastique.

On suit donc une gamine tout à fait ordinaire, un peu suiveuse, mais qui n’en pense pas moins, ni trop jolie, ni trop intelligente, sans passé trouble ni destin particulier. Elle est entourée d’une famille aimante et fonctionnelle, et vit ce que vivent des millions de jeunes au lycée : injustice des profs, cruauté banale des gamins, disputes entre copines. Elle aimerait bien être originale et populaire, mais n’a pas eu la force de défendre son amie d’enfance un peu à part, Lily, face aux hyènes du lycée. Elle trouve le groupe des meneuses peu intéressant et admire en secret une fille arty qui ose être elle-même, Fiona, mais continue à suivre la masse par habitude. Et puis il y a le frère de Lily, Rory, qui l’intrigue et l’agace à la fois, avec son look bizarre et son goût pour le vernis à ongles… Évidemment, la découverte du jeu de tarot viendra rebattre les cartes, justement !

On partage le quotidien de cette héroïne ordinaire dans l’Irlande contemporaine, tiraillée entre progressisme et rigorisme catho (j’ai appris à l’occasion que les Irlandaises n’avaient obtenu le droit de divorcer qu’en 1995…), au milieu des manifestations de jeunes réactionnaires en mode Civitas, les rassemblements queer et des boutiques de magie. Le décor, très réaliste, nous renseigne sur le réel propos de cette l’histoire : la quête identitaire d’une ado qui se cherche dans un monde en mouvement perpétuel, tiraillée entre les différentes propositions qui s’offrent à elle comme autant d’arcanes majeures.

L’intrigue aux accents fantastiques et le mystère de la disparition de Lily insufflent un rythme trépidant au récit et nous incitent à tourner les pages de plus en plus vite. Les chapitres, courts et efficaces, s’enchaînent facilement. Je déplore un petit essoufflement aux trois quarts du bouquin, et la résolution trop rapide dans les derniers chapitres, qui sent un peu le deus ex machina. Jusqu’au bout, l’histoire reste tout de même très ancrée, sans faire dans le sensationnel, la mièvrerie ou la facilité. Les choses suivent leur cours, comme elles le font dans la vraie vie. Chaque action porte ses conséquences, à l’image des lois du wicca.

À l’instar de son héroïne qui apprend à s’affirmer au fil de l’histoire, l’auteure présente dans ce livre quelques partis pris et les assume jusqu’au bout, droite dans ses bottes. Cela pourra déplaire à certains. Mais ça m’a plu à moi, et peut-être que ce bouquin pourra servir de boussole à certains gamins qui ressentent un décalage diffus sans vraiment parvenir à le situer. Un livre que je recommande volontiers, et qui s’adresse à un lectorat plutôt jeune !

Le cloître des vanités (Manon Ségur)

Résumé : Dans la ville occitane d’Albeyrac, perdu au cœur de mystérieuses ruelles, se trouve un cloître abandonné, abritant un jardin paradisiaque. Mais ceux qui y entrent disparaissent dans une toile de cruelles illusions, et deviennent la proie d’un démon jaloux des hommes, descendu sur Terre pour les tourmenter mille ans auparavant. Dans ce lieu hors du temps, il pourrait continuer mille ans encore, si les tumultes de l’histoire et du destin, en la personne de deux Parfaites, ne venaient le rattraper…

Ce roman original, à la croisée du récit historique, du gothique et du fantastique, est le second que j’ai le plaisir de lire des toutes jeunes éditions Crin de Chimère. Il prend place au cours d’un épisode tragique de l’histoire de France : la croisade dite des Albigeois, souvent dépeinte comme une tentative (réussie) d’extermination par le pouvoir dominant d’une culture raffinée, alors à l’apex de son rayonnement. L’intrigue, dans ce cadre ambitieux, est pourtant intimiste, et le lecteur ressent assez vite l’impression d’enfermement des victimes de Sernin, isolées dans un lieu à la fois merveilleux et sinistre. À travers les interactions entre le bourreau et ses victimes, tour à tour cruelles, tendres ou truculentes, c’est toute une société qui s’esquisse, avec, en arrière-plan, le parcours de rédemption d’une âme.

Servi par une écriture riche et précieuse, le récit alterne plusieurs points de vue, ce qui peut parfois être déroutant. On hésite sur le protagoniste principal : est-ce Hermine, la nouvelle victime qui, sans le savoir, va tout changer ? Ou bien Agnès, la Parfaite absolue, qui clôt cette histoire lors d’un final époustouflant ? Qui sont les anges, les véritables saints, et les vrais démons ? En vérité, c’est bien de Sernin dont il s’agit : un démon mineur, déchu presque par erreur, pas assez méchant pour faire vraiment peur, ni assez vicieux pour rester en Enfer. Un personnage, qui, par ses ambitions égoïstes et limitées (il désire juste continuer à profiter des beautés de son cloître sans être dérangé, en se nourrissant de quelques âmes de pêcheurs par-ci par-là), ressemble terriblement à l’homme lambda, ce « fils prodigue » et ingrat qu’il jalouse tant. En s’attaquant à des proies trop fortes pour lui, ces cathares qui redonnent un coup de fouet à une foi corrompue et vacillante, il va mettre en danger tout le fragile édifice qu’il a mis tant de temps à bâtir. C’est la sortie de la zone de confort, le moment où tout peut arriver… un choix, forcément coûteux, devra être fait. Le lecteur se trouve baladé dans le labyrinthe du fameux cloître, d’église en châteaux occitans, entre hésitations, doutes, sacrifices et retrouvailles, jusqu’à la conclusion grandiose, qui fait tirer larmes de joie et de peine.

La jeune autrice, Manon Ségur, fine connaisseuse de la région et de la période qu’elle décrit, signe avec ce premier roman une jolie fable d’amour mystique, un peu dans la lignée de Christiane Singer (Seul ce qui brûle) ou Henri Vincenot (Les étoiles de Compostelle). Un thème et un style qui se démarque dans la production actuelle. Le lecteur qui s’intéresse à l’histoire du « pays cathare » prendra plaisir à suivre les indices semés par l’autrice comme autant de petits cailloux (le livre est agrémenté d’une petite liste de références et même par une playlist musicale sur spotify !), à reconnaître certains lieux et/ou références. Entre autres, la ville fictive d’Albeyrac, une sorte d’Albi (Tarn) parallèle, et surtout le cloître, qui pour moi apparut comme un mélange de Fontfroide et Villelongue (Aude). Une plume à suivre, et un roman à emporter avec vous lors de votre prochaine visite d’abbaye, à lire sous l’ombre d’un cloître !

The Entity (Frank De Felitta)

Résumé : Une nuit, Carla Moran, une jeune mère célibataire au passé trouble qui lutte pour s’en sortir, est brutalement attaquée et violée dans sa chambre, alors que ses enfants dorment à côté. L’agresseur est invisible et introuvable, et toutes les issues sont bloquées. Que s’est-il passé ? Carlotta croit d’abord à un mauvais rêve, mais les agressions reprennent, nuit après nuit, de plus en plus violentes et perceptibles… Alors que son existence et celle de ses proches vole en éclats, Carlotta obtient l’aide du psychiatre Gary Sneidermann, puis, celle des jeunes chercheurs en parapsychologie de l’université d’UCLA. Autour d’elle, les luttes se déchainent, chacun remettant en cause le diagnostique de l’autre… mais pour Carlotta, l’entité est bien réelle. Que veut-elle ? Qui est-elle ? Et surtout, Carlotta parviendra-t-elle à se débarrasser de cette chose qui a fait de sa vie un enfer ?

Les amateurs de cinéma fantastique des années 80 reconnaitront sûrement le film éponyme (L’Emprise en français, tourné en 1981 mais sorti en 1983 chez nous) qui, bien qu’ayant beaucoup de bruit à l’époque et reçu un prix au festival d’Avoriaz (l’ancien Gerardmer), est tombé dans les oubliettes du temps. Compréhensible, vu son aspect sulfureux, son sujet sensible et ses scènes de viol insoutenables. C’est le visionnage de ce film très choquant, dont le scénario a été écrit directement par l’auteur du livre, qui m’a donné envie de le découvrir. Je n’ai pas été déçue : il est encore meilleur !

L’affiche turque légèrement racoleuse du film de Sidney J. Furie…

Le livre est lui-même inspiré d’un cas célèbre de poltergeist à mi-chemin entre la catégorie du « viol spectral », la paralysie du sommeil et la possession démoniaque : le cas de Doris Bitter, en 1974, qui fut hantée toute sa vie par une entité violente et rechercha l’aide de deux jeunes chercheurs du laboratoire de Thelma Moss, alors responsable du défunt département de parapsychologie d’UCLA à une époque où on expérimentait le LSD à l’université. Les personnages du docteur Colley, et des doctorants Mehan et Kraft sont directement calqués sur eux, ce qui donne une saveur particulièrement authentique aux querelles académiques et aux personnages universitaires décrits dans le livre. Chaque personnage, ses motivations, ses faiblesses et ses doutes, sont d’ailleurs brossés avec une psychologie très fine. Mais le pivot central reste Carlotta, l’un des protagonistes féminins les plus bouleversants et fascinants que j’ai pu lire, et le couple terrifiant qu’elle forme avec « l’entité ». Bâti sur une assise solide, qui se devine en filigrane sans être explicite, le roman possède un accent de réalité qu’on ne retrouve que dans les biographies, une focale intimiste, où l’horreur lorgne dans les zones d’ombre du quotidien, du passé et du familier. En cela, il fait écho aux histoires de possession bien renseignées en psychiatrie et en ethnologie, sur ces parcours de femmes « choisies » et transformées, obligées de tout quitter pour embrasser la carrière d’intermédiaire entre les mondes, au terme d’un parcours de lutte contre le pouvoir masculin, d’une affirmation de soi qui leur donne le choix entre la rupture radicale ou la dissolution.

… quoique la version française n’est pas mal non plus, dans le genre.

Particulièrement intense et marquant, ce roman hante la mémoire bien après la dernière page refermée. Quelle claque ! J’ai fini ce gros pavé de 400 pages, écrit en anglais et en caractères minuscules, en une journée et une soirée. Véritable page turner, il est servi par une écriture simple et efficace, un scénario bien ficelé et une structure intelligente.

Il aborde de manière très subtile différentes thématiques : le viol, bien sûr, dans toute son horreur et sans complaisance, l’inceste, la violence familiale et domestique, les troubles mentaux, mais aussi la capacité de résilience, ou encore le concept de croyance (en la science, la religion, les phénomènes paranormaux, ou, tout simplement, ce qu’on croit être la réalité). Surtout, il nous raconte le destin d’une femme qui tente de s’affranchir des diktats et injonctions patriarcaux, dans un monde où tous les hommes entendent gérer sa vie à sa place (père, fils, amant, ex-conjoints, médecins…), le plus implacable étant, paradoxalement, celui qui va lui donner la clé de sa liberté, d’une manière radicale et ultime.

En posant un regard non manichéen sur ce cas de hantise, ce roman coup de poing soulève des questions dérangeantes sur la psyché humaine et la sexualité féminine, et nous offre une conclusion qui ouvre des portes plus qu’elle ne les referme : au final, chacun repart avec son interprétation du phénomène.

La Bête du Bois Perdu (Nina Gorlier)

Résumé : Sybil n’a qu’une obsession : venger la mort de sa mère en tuant la Bête qui l’a tuée. Pour cela, elle se perd dans une forêt mystérieuse, qui ôte tout souvenir à ses habitants. Sur les traces de l’insaisissable créature, elle y fait des rencontres toutes plus étranges les unes que les autres : une jeune fille amnésique, un nain cupide, un chasseur blessé, une vieille mystérieuse… derrière eux, plane la menace d’une reine maléfique et d’un prince égoïste, enchanté par une mauvaise fée. Comment démêler le rêve de la réalité, et se dépêtrer de ce tissu de sortilèges ? Sybil parviendra-t-elle à accomplir sa vengeance, et, surtout, à sortir un jour de cette forêt ?

Un concept intéressant

J’aime beaucoup l’idée de s’emparer du matériau du conte pour en faire autre chose. C’est ce qui m’a intéressé en premier lieu avec ce livre, que j’avoue avoir acheté parce que le concept mis en avant par la maison d’édition m’interpellait. J’en ai profité pour prendre d’autres livres de cette ME, dont je vous parlerai sans doute plus tard.

L’histoire de la Belle et la Bête, est, comme pour beaucoup de monde, mon conte préféré. Il est classé par les spécialistes dans le thème du « fiancé-animal », un motif récurrent dans presque toutes les sociétés, de la Sibérie à l’Afrique, en passant par l’Asie et l’Amérique. Toutes les histoires appartenant à ce type mettent en scène une jeune fille qui se retrouve malgré elle mariée à une bête, souvent sanguinaire et terrifiante : selon Bettelheim, elle sert d’allégorie au mariage et à la découverte de la sexualité, de cet « autre » qu’est l’homme, qui peut se montrer tour à tour prince ou monstre. Certains ethnologues y voient des résidus de chamanisme, de pacte avec l’autre monde : donner sa fille en mariage à une créature mi-humaine, mi-animale (et donc, surnaturelle) serait un moyen pour les sociétés de chasseurs-cueilleurs de s’assurer un gibier toujours abondant.

Or, ici, ce thème est détourné. L’auteure a délibérément enlevé toute allusion au mariage dans son roman : l’héroïne, comme souvent dans la littérature d’imaginaire dernièrement, est une guerrière qui tire à l’arc et ne s’en laisse pas conter, mais il n’est jamais question, à aucun moment, qu’elle épouse la Bête, ou même qui que ce soit. C’est la première chose qui m’a déçue dans cette réécriture, car, selon moi, selon enlève toute l’essence du conte original. Ici, nous avons plutôt affaire à une histoire d’amitié entre deux femmes, assez jolie, mais absente du matériau originel. À côté de ça entrent en scène des personnages sortis d’autres récits, que vous reconnaîtrez aisément. Ces références et l’idée de croiser plusieurs contes ne m’ont pas dérangé, mais je n’ai pas trouvé qu’elles étaient vraiment nécessaires, même si elles sont habilement amenées et utilisées. Pour moi, la Belle et la Bête est une histoire puissante, qui se suffit à elle-même. J’aurais compris à la rigueur que l’on convoque des équivalents (comme le conte scandinave « à l’est du soleil et à l’ouest de la lune », par exemple, où l’héroïne épouse un ours blanc), mais insérer de nouveaux motifs dans cette trame déjà très riche, en ignorant délibérément le cœur de l’histoire, m’a un peu déçue, car ce n’est pas ce que j’attendais de cette lecture. Je comprends que les intentions de l’auteur étaient justement d’évacuer du récit cette problématique du mariage, mais du coup, je suis moi aussi restée sur le côté. La réflexion sur la création littéraire esquissée en filigrane avec cette convocation de contes divers n’a pas suffi à me convaincre.

Un bel objet … qui manque un peu de finitions

La couverture est très joliment illustrée par Mina M., l’illustratrice attitrée de la maison (dont j’aime beaucoup le travail.) Sorti en 2018, ce roman est, si je ne me trompe pas, l’un des premiers publiés par la ME. Ça se voit un petit peu… j’ai trouvé pas mal de coquilles, que ce soit dans la ponctuation, la mise en page, ou encore l’orthographe ! Rien de bien grave, mais je dois avouer que ça m’a un peu sorti de ma lecture de temps en temps. L’écriture, bien que belle, est parfois un peu maladroite. Elle s’améliore au cours du roman, comme si l’auteure avait fini par trouver son rythme de croisière. Donc, ne vous fiez pas aux vingt premières pages, qui, à mon humble avis, auraient mérité un peu de nettoyage (les dialogues entre les membres de la famille ne sont pas très naturels). Ça démarre lentement, mais une fois que Sybil est dans le bois, on est partis ! On a droit, sur la fin, à de très belles descriptions, très féériques et mélancoliques. On sent que l’auteure est plus à l’aise avec ce type d’univers qu’avec celui, plus prosaïque, de la vie familiale.

Mon verdict

Je n’ai pas vraiment accroché à cette lecture, que j’ai trouvée sympathique, mais un peu longuette et manquant de rythme. On se perd un peu dans la forêt au fil de la lecture, comme l’héroïne, et, comme elle, je suis tombée dans une sorte de torpeur. Il m’a manqué un petit plus, que ce soit dans le fond ou dans la forme. Ce n’est donc pas un coup de cœur, mais cela pourrait l’être pour vous. Je sais qu’il y a des lecteurs allergiques à la romance sous toutes ces formes (en général, ce ne sont pas les amateurs de contes, mais on ne sait jamais) : vous avez donc ici une version expurgée de la Belle et la Bête ! Garantie sans robe blanche ni « et ils eurent beaucoup d’enfants ».