La Promesse des ténèbres (Maxime Chattam)

Ils auraient pu faire un effort pour la couverture.

Résumé : Un journaliste en quête d’un nouveau reportage devient malgré lui l’unique témoin du suicide d’une jeune actrice de X. Embarqué dans les bas-fonds de New York à la poursuite d’une mystérieuse « tribu » de goths grimés en vampires qui saignent et violent des femmes, il décide de mener l’enquête tout seul. Problème : sa femme est officier de police, et il ne tarde pas à découvrir que les films de snuff tournés par les « vampires » ne le laissent pas indifférent…

C’est mon premier Maxime Chattam. Il faut un début à tout ! À Noël, je me suis frottée à Musso, puis j’ai entamé un marathon Dan Simmons. Pour rester dans le thème « auteurs de best-sellers » (de préférence horrifiques), voici un thriller signé Chattam, le plus américain des auteurs français. J’en avais déjà entendu parler et je n’ai pas été déçue : comme tous les bouquins concoctés par des romanciers qui vendent (très) bien, celui-ci se dévore plus qu’il ne se lit. Le manque de consistance des personnages (je ne me souviens même plus du nom du protagoniste alors que j’ai fini le bouquin il y a une heure, c’est pour dire), l’écriture dépouillée et l’abus de de phrases nominales y sont pour beaucoup. De trop nombreuses coquilles, des anglicismes (« insane », « cure »…) et autres partis-pris orthographiques (« crads »), ou encore des dialogues peu crédibles, ont parfois gêné ma lecture, à croire qu’aucun correcteur n’a été embauché pour ce titre. Mais dans l’ensemble, ça se lit vite et bien. Un peu trop vite, d’ailleurs ! Ce livre aurait mérité une bonne injection de liquide nutritif pour le densifier un peu, comme ce que font les usines de traitement chinoises au cabillaud norvégien. L’ajout d’une réflexion sur les SDF qui vivent dans une société à l’envers de la nôtre, et la découverte d’un mystérieux « peuple-taupe », bien qu’intéressantes, tombent souvent hors de propos et flirtent parfois avec la socio de comptoir.

L’homme est un loup pour l’homme… et surtout pour la femme.

L’idée de départ est peu originale, mais efficace. On retrouve l’idée surexploitée depuis le Dalhia Noir de la pauvre provinciale venue du fin fond de l’Ohio qui monte à New York avec ses beaux yeux bleus et cheveux blonds comme seuls bagages, dans le but de faire carrière à Broadway (ce n’est pas LA, car il y a trop de soleil : NY est un décor bien plus goth, et puis, l’auteur connaît bien cette ville). Pas de chance, elle tombe sur un salopard qui l’exploite et profite de sa détresse pour la prostituer à des gens peu recommandables. Dans l’univers impitoyable que nous dépeint l’auteur, les hommes sont tous des prédateurs en puissance, des vampires qui jouissent de dominer les femmes. Tous. Quant aux femmes, elles sont pures et innocentes, et se livrent à la « chose » en fronçant le nez, loin de se douter (les pauvres !) que leur mari se masturbe en cachette devant des pornos gonzos, car il a bien remarqué « qu’elles n’aimaient pas ça » (oui, il s’agit d’une citation). Elles-mêmes n’en regardent jamais, grands dieux ! Même des parias endurcies comme les femmes « taupes », en proie à l’appétit insatiable de leurs congénères mâles, sont prêtes à tout pour une minute d’affection. Ce postulat un rien simpliste et quelque peu zemmourien a été, paradoxalement, ce qui m’a donné envie de lire ce livre, après l’avoir vu critiqué de cette façon sur les réseaux sociaux. Une histoire bien sulfureuse, du crime et des vampires… tous les ingrédients étaient présents pour nous livrer un thriller bien juteux ! Mais je suis déçue et je reste sur ma faim. Les scènes « sulfureuses » ne le sont pas tant que ça. Les vampires n’apparaissent pas assez souvent pour faire vraiment peur, et, au final, on n’apprend pas grand-chose sur eux. Comme souvent avec le livre d’un auteur qui se vend comme le dernier aller simple pour l’Enfer le souffre paraît tiède et peu virulent. En matière de perversions (présentées ici comme le summum de l’innommable), ces « vampires » qui décrivent l’homme comme le prédateur ultime aurait bien besoin de faire un tour chez quelques auteurs femmes, justement. Je leur conseille les Infortunes de la Belle au Bois Dormant d’Anne Rice, ou un Poppy Z. Brite. Ils seraient surpris… et probablement très choqués, retournant s’enfermer à double tour dans leur cercueil. C’est peut-être ça, en fait, la fameuse « différence de nature » dont on nous rabat les oreilles tout le long du bouquin. Le manque d’imagination de certains « prédateurs » autoproclamés.

Diamants (Vincent Tassy)

La couverture, magnifique et fort à propos : l’Ange déchu d’Alexandre Cabanel.

Dans un royaume pâle où la magie disparaît peu à peu, un ange descend parmi les Hommes. Aussi beau qu’hiératique, il représente un mystère vivant. Qui est-il ? Qu’est-il venu faire ? Alors que les manciens et les archivistes cherchent une réponse, certains décident d’agir. Le jeune Mauront, un jardinier dont les compositions florales relèvent de la féérie, se présente au concours pour devenir le Laquais de celui qu’on appelle l’Or Ailé. Le conseiller Dolbreuse, l’un des rares à avoir conservé une parcelle de magie, doit remplacer une reine que la perte de son amour a vidée de toute envie de gouverner. Mais trois rois mages des pays voisins se présentent à la Cour… leur visite annoncerait-elle le crépuscule du royaume ?

Diamants est le deuxième livre de Vincent Tassy que je lis. Ce jeune auteur présente un univers particulier et d’une grande beauté, une nouvelle voix dans le paysage des littératures de l’Imaginaire en Hexagone, entre fantasy et esthétique gothique.

Encore une fois, cet opus se montre très inventif et soigné au niveau de la forme, avec une langue très travaillée, un rythme poétique, des métaphores et des images bien trouvées. Le travail sur les couleurs, la lumière et l’ombre (le noir est envisagé comme la radiance absolue), mais aussi les champs lexicaux récurrents, comme celui des volatiles (un regard de poule, une transparence de cygne…) témoignent de l’originalité et de la qualité de l’écriture. Bien entendu, à l’instar de tout texte, celui-ci n’est pas exempt de petites paresses de-ci de-là, des répétitions notamment. Mais elles sont très rares, et étonnent au vu du niveau de langue déployé par l’auteur, à tel point qu’ils ne paraissent pas être un défaut, mais plutôt un style, qui m’a rappelé celui de Tanith Lee. Les quelques facilités dans l’exposition du cadre complexe de l’intrigue (le coup du miroir, bien connu des jeunes romanciers) sont sublimées et apparaissent comme le parti pris narratif d’un auteur qui maîtrise son art.

L’univers est aussi inventif que le reste, tout en faisant écho à des mythes lointains et bien connus (là encore, comme chez Tanith Lee). L’histoire se déroule dans un royaume où les questions de genre ne se posent pas : les hommes et les femmes peuvent avoir exactement les mêmes métiers, le futur époux de la reine est « choisi » par la reine mère comme le serait une concubine, et l’homosexualité, très répandue dans l’intrigue (il y a plus de couples gay qu’hétéros), n’est pas un sujet d’étonnement. En choisissant de mettre en scène ces caractéristiques culturelles sans chercher à les définir ou les expliquer, l’auteur fait preuve d’un vrai naturel dans son traitement du genre.

Sacha Love apprécie les belles couvertures qui le mettent en valeur !

Vincent Tassy a réussi, au fil de son œuvre, à créer un univers singulier et original : on reconnaît à la fois sa patte et ses influences. Ses romans sont émaillés de références à la culture gothique, imaginaire et mythique : dans le choix des noms de lieux et de personnages, notamment (Théodora Siddal, qui rappellera la rousse évanescente qui fut la muse des préraphaelites et des poètes ésotéristes victoriens). Le choix de noms classiques et angéliques donnent un parfum de conte au récit et certaines sous-intrigues évoquent le Cabinet des Fées. Le rythme, les ellipses nombreuses, le refus de l’auteur de rentrer dans des considérations techniques ou logiques (jusque dans les problèmes relationnels des personnages) contribuent à renforcer cet aspect de conte de fées, hors de la réalité. Le monde qu’il nous dépeint ici est onirique, plein de mélancolie, de langueur. On y retrouve certains de ses thèmes récurrents : la posture de l’artiste rêveur comme observateur détaché de la vie, qui n’y participe pas (comme dans Apostasie), une vision de la vie comme un songe décalé, un isolement choisi, avec le danger qu’il y a à s’extraire du réel pour vivre un bonheur illusoire, coupé du monde, à l’image de l’exil volontaire de l’un des personnages clés du roman. En outre, le livre est émaillé de réflexions intéressantes et profondes sur l’Histoire, l’art, la politique, qui tombent toujours à propos et ne sont jamais indigestes.

J’ai eu un peu de mal à entrer pleinement dans l’imaginaire éthéré de Vincent Tassy, mais, une fois dedans, j’ai eu de la peine à le quitter. C’est un livre qui se savoure lentement, mais qui suscite également le mystère et l’envie d’en savoir plus. Malgré sa conclusion très bien amenée, il m’a laissé sur les lèvres un goût d’inachevé. Je serais bien restée plus longtemps à Œtrange, ou dans les forêts d’Anthée… Certaines questions demeurent sans réponses. Mais il ne faut pas trop en savoir sur les anges, nous dit-on…

Terreur (Dan Simmons)

Résumé : À l’époque où l’Empire britannique dominait les mers du globe, le club très fermé de la Royal Geographical Society envoie un ultime témoignage de l’hubris anglaise sous la forme de deux bombardiers réaffectés pour affronter les glaces et ouvrir le légendaire passage du nord-ouest : le Terror et l’Erebus. C’est la tristement célèbre expédition Franklin, restée dans les annales de l’histoire arctique pour avoir disparu corps et biens… avec ses 128 membres d’équipage, dont on ne retrouva, près de dix plus tard, que trois cadavres au rictus gelé et une poignée d’os éparpillés. Que s’est-il passé, au large de l’île du Roi-Guillaume – dernier point connu sur la carte en 1845 ? À quelles forces terrifiantes ces hommes se sont-ils heurtés ? Les hypothèses sont nombreuses : empoisonnement dû à des conserves avariées et truffées de plomb, scorbut, mutinerie, faim et anthropophagie… Dan Simmons nous donne ici son interprétation du mythe, à la fois terrible et plausible, mais toujours très bien documentée.

Les ours me font très peur. Surtout les blancs. Pas vous ? Un animal pouvant mesurer plus de trois mètres et peser presque une tonne, habitué à attaquer sans prévenir, et qui, d’après les éthologues, aurait une prédilection pour la chair humaine… l’ours polaire est, en plus, l’un des rares animaux qui ne craignent pas du tout l’Homme. Les autorités canadiennes conseillent à ceux de leurs ressortissants amenés à partager un bout de territoire avec ce super-prédateur de sortir armés, préférentiellement d’un gros calibre. Et même là, si vous lui tournez le dos, c’est foutu. À noter que la bestiole est loin d’être bête, et qu’elle a l’habitude de dissimuler son museau noir avec ses pattes lorsqu’elle chasse… pourquoi, me demandez-vous ? Mais pour mieux vous surprendre dans la neige blanche, pardi ! Bref, c’est une sale bête, qui a déjà joué le rôle du méchant dans de nombreux scénarii.

Alors, imaginez un esprit maléfique et invincible déguisé en ours blanc… depuis le Gritche, Dan Simmons ne nous avait pas autant traumatisés avec un monstre. Celui qui apparaît dans Terreur mérite de figurer sur le podium des plus effrayantes créatures de l’auteur ! Au passage, oubliez sa version télévisée, bien moins virulente que l’original : cela vaut mieux (je conseille vivement la série d’AMC pour son ambiance et ses acteurs, tous excellents. En revanche, regardez la aprèsavoir lu le livre).

Mais comme toujours avec Dan Simmons, les pires monstres ne sont pas toujours les plus évidents. L’auteur éprouve la formule qu’il réutilisera plus tard dans l’Abominable (2013), où le monstre fait office de métaphore pour figurer la bestialité humaine. Finalement, ce croquemitaine qu’on nous agite sous le nez tout au long de l’histoire (et qui arbore un beau tableau de chasse ! ) incarne une force inexorable et presque noble, comparée à l’égoïsme, la mégalomanie, la lâcheté, la duplicité et la folie qui saisit les hommes en situation de survie. En tant que personnification du blanc glacial de l’Arctique, de sa cruauté et de son caractère impitoyable, la créature que ces marins en perdition affrontent sur la banquise paraît belle et fascinante. En revanche, le sentiment que nous laisse la grande majorité des protagonistes humains une fois le livre refermé est l’écœurement. Le chemin de croix qu’ils subiront et la lutte pour la survie serviront de révélateur à leur mesquinerie : l’auteur nous brosse un portrait sans concession de l’humanité. Naïveté, manque de prévoyance, étroitesse d’esprit, orgueil et suffisance d’officiers qui se prennent pour les maîtres du monde et pensent bêtement que leurs titres de noblesse les exemptent du sort commun ; bassesse et la lâcheté de l’équipage… tous les éléments sont réunis pour nous conduire à une catastrophe qu’on sait inévitable. Quelques personnages sortent du lot, de par leur intelligence, leur humanité ou leur héroïsme, mais ils se comptent sur les doigts d’une main. Au milieu de ce panier de crabes, les Inuits et leur culture font office d’îlot de poésie salvatrice, comme une terre promise qui n’arrive jamais, puisque les marins anglais refuseront leur aide d’une manière pour le moins radicale.

Si vous aimez les ambiances glaciales et macabres, le souffle impitoyable du vent du Nord, si les mises à mort par animal sanguinaire interposé et le chamanisme cruel du Concile de Pierre de Grangé vous avait fasciné, si les histoires de navire fantôme, d’expédition en débâcle, de survie en milieu très hostile, le cannibalisme et autres amputations vous transcendent, ne cherchez plus, vous avez trouvé votre nouveau livre de chevet ! Ce bouquin est au survival tragique ce qu’Hypérion était au space-opéra : un chef-d’œuvre.

Les Fils des Ténèbres

Résumé : Le docteur Kate Neuman adopte un enfant atteint d’une mystérieuse maladie dans un orphelinat en Roumanie, peu de temps après la chute de Ceausescu. Dès lors, elle est entrainée dans les sombres rouages de complots séculaires entre des factions aux intérêts divergents : police d’état corrompue, religieux investis d’une mission, un mystérieux « ordre du dragon » et surtout la maléfique et toute puissante « Famille »…

Roumanie, adoption d’un enfant sans nom, maladie du sang, complot international… pour un aficionado de créatures aux dents longues, le quatrième de couverture suscite une vague impression de déjà-vu. Et pour cause ! Le prototype de ce roman était déjà présent dans l’excellente anthologie Dernières nouvelles de Dracula, parue en 1991 chez le même éditeur (Pocket). Cette nouvelle sur des milliers d’orphelins roumains qu’on nourrit de transfusions de sang avec une seringue réutilisable m’avait fait forte impression à l’époque, même si j’avais eu du mal à voir le rapport avec le prince de la nuit. Dans Les Fils des Ténèbres, l’essai est transformé : si, pendant toute la première partie, on reste dans l’univers post-soviétique de la nouvelle, particulièrement sombre et sordide, la seconde nous fait plonger à pieds joints dans une action vampirique digne de 30 jours de nuit.

Comme toujours avec Simmons, on passe aisément (et rapidement) d’un registre à l’autre. En nous faisant voyager entre thriller médical, roman d’espionnage sur fond de chute du bloc de l’Est, biopic historique et horreur pure, l’auteur nous embarque sur des montagnes russes. Côté rebondissements, vous ne serez pas déçus ! Tous les livres de Simmons sont calibrés pour être de vrais page-turner. Et comme les autres, celui-ci est savamment arrosé de détails gore, cruels et horrifiques, et même assaisonné de quelques pages érotiques, vampirisme oblige. On sent une petite vibe Stephen King par moments, même si, à mon avis, ce roman est bien moins bon que l’extraordinaire Salem.

Bref, tous les ingrédients étaient présents pour faire entrer ce bouquin dans mon top ten.

Pourtant, la magie n’a pas opéré. La sauce n’a pas pris, la mayonnaise n’est pas montée. C’est peut-être dû aux péripéties trop nombreuses et incroyables pour ce cadre à vocation réaliste. Ou à l’action au détriment de la description. Aux personnages plats et sans reliefs. Aux clichés un peu trop nombreux (sur les Tziganes et les Roumains, notamment). À une intrigue qu’on nous ressert sans cesse… avec plus ou moins de brio. L’ambiance « pays de l’Est corrompu » est très bien rendue, mais pas l’atmosphère fantastique. Le souci maniaque de Simmons pour nous exposer sur une dizaine de pages les subtilités de l’hématologie ou l’histoire de la Roumanie soviétique nuit vraiment à l’immersion. Et rien ne tue plus efficacement un vampire qu’une rationalisation à outrance !

À réserver aux véritables mordus de littérature vampirique, ou, au contraire, à ceux qui n’ont jamais rien lu sur Dracula ! Quant à ceux qui veulent découvrir Dan Simmons, rabattez-vous plutôt sur Hypérion.

L’abominable (Dan Simmons)

Résumé : Été 1924. La disparition de George Mallory et de Sandy Irvine sur l’Everest qu’ils tentaient de conquérir secoue le monde de l’alpinisme. Plus mystérieux encore, un lord anglais du nom de Percival Bromley, qui suivait l’expédition de manière clandestine, a disparu lui aussi. Le dernier à l’avoir vu en vie est Bruno Sigl, un ascensionniste allemand qu’on dit proche du nouveau parti qui agite son pays… Vétéran de 14-18 et solide montagnard, Richard Deacon dit « Le Diacre » décide d’utiliser ce prétexte pour monter une expédition secrète avec deux de ses amis les plus proches : un guide chamoniard, Jean-Claude Clairoux, alias « J.-C. » et Jacob « Jake » Perry, un talentueux grimpeur américain. Officiellement, il s’agit de retrouver le corps du jeune lord disparu afin de lui donner une sépulture décente. Officieusement, le but des volontaires est de conquérir le sommet en se servant de l’argent de la famille Bromley pour financer leur ascension. Mais quel lourd secret se cache derrière la disparition de cet homme ? Les rumeurs locales font état d’une créature légendaire et sanguinaire, le yéti, appelé l’ « abominable homme des neiges ». Pour les trois alpinistes, c’est la montagne qui, cette fois, a été la plus forte. Qu’en est-il réellement ?

Dan Simmons s’attaque ici à un mythe de l’histoire de l’alpinisme : la conquête de l’Everest, et le mystère Mallory, à ce jour toujours non élucidé (son corps a finalement été identifié en 1999). A-t-il atteint le sommet ou non, avant de dévisser ? Qu’est devenu son fameux appareil photo ? Ces interrogations ont donné lieu à une abondante littérature, très connue des amateurs du genre (dont je fais partie). On y retrouve tous les ingrédients « classiques » : citations épiques, rivalités et amitiés à la vie à la mort, course au sommet entre les nations européennes, tragédie, mystère, émerveillement, et bien sûr les inévitables détails macabres qui participent au mythe de l’Everest, plus haut cimetière du monde !

Raconté à la première personne du singulier par le narrateur Jake Perry à l’auteur comme s’il s’agissait d’une histoire vraie, le récit épouse la structure en « poupées russes » chère à Dan Simmons : il s’agit d’une histoire imbriquée dans une autre (comme Hypérion). Simmons possède un réel génie pour mettre en scène l’horreur au détour d’une phrase, avec une description bien sentie. La présence de quelques coquilles et répétitions ne nuit pas à l’ambiance dépaysante et la poésie qui se dégage de ce texte. Une fois de plus, Simmons fait montre de ce talent de conteur qui fait de lui un grand écrivain et un auteur de best-seller, cette « musique » que, selon lui, on « entend ou pas ». Il est indéniable qu’il l’entend, cette voix, cette « transmission venue des dieux » ! Une fois qu’on attaque un livre de lui, sur n’importe quel sujet, on ne peut que tourner les pages jusqu’au dénouement ultime, au bout de 951 pages. Et pourtant, ses bouquins sont tous des pavés !

L’intrigue haletante est néanmoins desservie par quelques longueurs (notamment la préparation interminable des alpinistes, qui n’atteignent le sous-continent indien qu’au bout de 317 pages), des incohérences majeures et de grosses ficelles scénaristiques.

Info cruciale qui tombe à point nommé, interventions divines, « rien ne peut plus nous arriver d’affreux maintenant » et autres apparitions grand-guignolesques sont au menu (Churchill, Chaplin, et même Lawrence d’Arabie sont convoqués dans cette histoire, ainsi qu’un autre personnage bien connu) : les deus ex machina sont assez visibles, même pour un lecteur bon public (ma grand-mère, ancienne grimpeuse, a lu le livre et trouvé ça gros).

Simmons puise sans complexe dans les clichés et stéréotypes : les Anglais se montrent nobles et chevaleresques même par – 40°, les Français pittoresques tout en parlant un anglais parfait sauf quand le scénario requiert le contraire. Cette exposition universelle est complétée par d’affreux nazis d’opérette qui feraient passer ceux de Tarantino pour du premier degré, une poignée de Tibétains crasseux, superstitieux et cruels, ainsi qu’une armée quasi anonyme de sherpas idiots, paresseux et souriants. Ma grand-mère – encore elle – m’a dit que le bouquin lui rappelait « Indiana Jones » et « Tintin au Tibet ». On frôle parfois les limites du politiquement correct… mais un dossier sur Dan Simmons récemment lu (Bifrost n°101) m’a appris que l’auteur était coutumier du fait (ce qui, personnellement, m’étonne de l’auteur d’Hypérion, une véritable ode à la tolérance et à l’humanisme).

Les invraisemblances apparaissent jusque dans le comportement des protagonistes : le rochassier « lumière du rocher » prend peur devant une falaise et laisse l’Anglais (forcément héroïque) prendre la tête et ouvrir les voies. Le glaciériste expert tombe dans toutes les crevasses. Le meilleur, le plus solide du groupe, l’est plus parce qu’il est un ancien soldat reconverti en moine zen qu’un alpiniste. Le médecin de l’expé, un véritable « réanimator », nous tire des super médocs de ses poches comme un magicien des lapins de son chapeau : c’est un peu le mage de la compagnie, qui, comme Gandalf le Gris, apparaît toujours au bon moment, sans une égratignure ni la moindre mèche de travers. L’histoire d’amour, qui arrive comme un cheveu sur la soupe, est improbable et peu crédible. Le sommet de l’incroyable est atteint avec les courses-poursuites sur des arêtes, les gun-fights à 8700 mètres d’altitude, des prouesses d’escalade à la « Cliffhanger » et autres scènes de « déshabillage » à la sortie du deuxième ressaut, face nord de l’Everest, par moins quarante degrés…

D’ailleurs, il y a de surprenants anachronismes dans les techniques d’alpinisme utilisées, bien trop avancées pour l’époque : Jumar inventé par « J.-C. » – qu’il nomme d’après son chien ! – crampons à douze pointes, baudriers, frontales inventées par notre équipe de choc, 6° atteint à 8500 mètres d’altitude en 1925 avec des « grosses », etc. : on s’attend presque à voir surgir un grigri + ou une arva primitive ! Ils sont probablement délibérés, car on sent (et on sait, si l’on est un familier de l’œuvre de Simmons) qu’il a fait un gros travail de recherche pour ce livre, ainsi que le montre la profusion de détails connus des aficionados.

Autre point négatif, les dialogues, qui sonnent de manière artificielle et peu crédible. Les personnages expliquent tout pour le lecteur, même des choses qui devraient leur sembler évidentes à des alpinistes de leur niveau. Que dire de ces interminables et pompeux monologues à plus de 8000 mètres, en pleine « zone de la mort », où des surhommes comme Reinhold Messner avaient à peine la force de se prendre en photo et où bien des gens ont perdu leur main, car ils n’arrivaient plus à mettre leur gant ! Plus on monte en altitude, plus les invraisemblances s’accumulent. Je ne vous en dis pas plus pour ne pas divulgâcher l’intrigue !

Mais le plus décevant reste la fin. Il s’agit d’un mystère qui ne tient pas ses promesses : on reste sur notre faim face à ce final explosif et décevant. Une fois refermé, le livre nous laisse un petit parfum « hollywood » et l’impression persistante que Simmons avait pour but, en écrivant ce livre, d’être adapté au cinéma par Tarantino.

Si vous êtes un inconditionnel de la littérature de montagne et que vous pratiquez l’escalade et l’alpinisme, vous apprécierez sûrement l’ambiance montagnarde et les références aux mythes de la varappe, mais vous aurez sans doute du mal à prendre cette histoire au sérieux. Les historiens à cheval sur le respect des faits grinceront des dents, puisqu’il s’agit presque d’une uchronie et que l’auteur mêle fiction et réalité historique avec beaucoup de liberté. Quant à ceux que les détails techniques et les longs chapitres d’exposition rebutent, ils reposeront sans doute le livre avant même d’arriver à la moitié. Mais pour les autres, si vous aimez l’aventure, le mystère et l’horreur, je vous garantis que vous passerez un bon moment !

Je terminerais par un petit extrait pour vous donner l’eau à la bouche :

« Une colonie de démons aux pieds fourchus précipite des grimpeurs dans l’abîme. Au lieu des feux de l’enfer de Dante, nous contemplons un univers de damnation tout entier fait de neige, de rochers et de glace. La fresque montre un vortex tourbillonnant, telle une tornade de neige, qui entraîne les malheureux alpinistes dans une chute vertigineuse. De part et d’autre de la montagne – l’Everest, manifestement – , des chiens de garde de proportions gigantesques montrent les crocs, la gueule écumante. Mais l’élément le plus troublant est une silhouette solitaire gisant au pied de la montagne, pareille à une offrande humaine sur un autel. Un corps à la peau blanche et aux cheveux noirs – un sahib. Il a été transpercé par des lances, et une hampe le traverse encore, tandis que des démons cornus l’entourent. En nous approchant, J.-C. et moi découvrons qu’il a été éviscéré. Il est encore vivant, mais ses entrailles se répandent dans la neige. » (p. 539).

Dans la vallée (Hannah Kent)

Résumé : Dans une province très pauvre de l’Irlande du 19° siècle, au fond d’une vallée oubliée par le progrès, l’hiver s’ouvre sur la mort subite du mari de Norá Leahy. La disparition de cet homme solide et respecté de la communauté ébranle l’équilibre précaire de la famille. Depuis la mort de sa fille, la pauvre grand-mère doit en effet entretenir son petit-fils de quatre ans, atteint d’un mal mystérieux. Les malheurs en série de la veuve Leahy, et l’enfant qu’elle garde caché suscitent inquiétudes et rumeurs : et si les Leahy avaient provoqué l’ire des « bons voisins », ces créatures invisibles qui vivent à Piper’s Grave, l’ancien cercle de pierre près de la forêt ? En quête d’aide et de réponses à sa situation désespérée, Norá embauche Mary Pickford, une jeune fille pour l’aider à la ferme et surtout pour s’occuper du petit Micheál. Apparaît alors, comme une aide providentielle, la vieille guérisseuse du village, Nance. Celle-ci possède une solution à tous les malheurs de Norá…

Edition poche.

Ce roman n’est ni du fantastique, ni de la fantasy et encore moins de la science-fiction. Cependant, comme vous le savez, je lis un peu tous les genres et chronique ici les livres hors SFFF qui m’ont marqué. Dans la vallée est de ceux-là.

Dans ce livre génial qui surfe sur la cryptozoologie, les « trolls » sont une espèce animale parmi tant d’autres, connue et redoutée de nos ancêtres, qui s’est retirée dans les zones retirées du monde avec l’avancée de l’homme. Parfois, ils laissent leurs petits chez les humains, pour le meilleur et surtout pour le pire…

Sorti en 2016 et découvert en train de prendre la poussière dans la bibliothèque de ma grand-mère, ce livre m’a interpellé, car il parlait d’un thème qui me passionne : les croyances folkloriques relatives aux êtres surnaturels. Ici, il s’agit des faës (fairies en anglais, laissé tel quel par le traducteur) dans l’Irlande pauvre et rurale du 19° siècle. Plus particulièrement, des superstitions et pratiques autour du changelin (ou « changeon » en vieux français), cet enfant malingre et impossible à nourrir que la croyance populaire Nord européen disait être un rejeton de « l’autre peuple », laissé à la place d’un bébé volé. Jusqu’à la BD (Courtney Crumrin et les Choses de la Nuit de Ted Naifeh), de nombreux récits ont évoqué ce thème, de manière parfois tendre, effrayante ou humoristique, mais toujours tragique. En littérature, Des hommes et des trolls, de Selma Lagerlöf pour la Suède et Jamais avant le coucher du soleil de Johanna Sinisalo pour la Finlande sont ceux qui m’ont le plus marqué – j’en reparlerai peut-être plus tard. Cette croyance au « changelin » et les pratiques qui y étaient associées sont bien documentées dans les sources historiques également (voir le classique de l’ethnohistoire de Jean-Claude Schmitt, Le Saint Lévrier : Guinefort, guérisseur d’enfants depuis le XIII° siècle). Elle a permis de justifier l’abandon et même le meurtre d’enfants malades, handicapés ou simplement différents pendant des siècles, et ce jusqu’à une époque récente (le dernier cas recensé, jugé en Irlande, a eu lieu en 1895). L’auteur base justement son histoire sur un fait divers de 1826, documenté par les archives, dont je ne peux rien dire au risque de révéler la chute. Interdiction, donc, de vous renseigner avant si vous voulez conserver le suspense !

Le Saint Lévrier : le thème mythique d’un chien de chasse fidèle tué injustement par un seigneur cruel et jeté dans une forêt peuplée par les fées. Le tertre associé à sa tombe devient au 13° siècle le lieu de pratiques d' »échange » d’enfants malades, laissés là toute une nuit dans l’espoir que les parents fées les reprennent et rendent l’enfant volé. Si au matin le petit était encore là en vie, c’est qu’il était guéri…

Même si l’incertitude quant au sort du petit Micheál nous pousse à tourner les pages avec avidité, l’attente du dénouement n’est pas tellement le moteur principal du livre. La fascination un peu glaçante qu’on éprouve en voyant les éléments se mettre en place de manière diabolique repose surtout sur la justesse de ses personnages. On suit avec un intérêt grandissant le parcours de ces trois femmes très différentes, que le destin du petit Micheal a amené à se rencontrer : la veuve Leahy, obstinée jusqu’à la mort, la maladroite, mais généreuse Mary et surtout la vieille Nance, la cailleach qui, indifférente aux crachats et aux persécutions soigne les miséreux, donne et, parfois, reprend la vie. Des femmes humaines, pleines de failles et de forces, déterminées à survivre, quoi qu’il en coûte. Ensemble, elles chemineront dans la tempête jusqu’au dénouement final, où leurs chemins se sépareront à nouveau.

Autant vous avertir : cette histoire est dure comme l’hiver irlandais. Dès les premières pages, on se trouve plongé dans le rude quotidien de ces gens qui n’ont aucun autre avenir que de sarcler des champs arides, se vendre à la ville ou mendier sur le bord des fossés ; qui, malades, doivent choisir entre un curé dogmatique complètement hors-sol et une rebouteuse prête à tout pour alléger leur fardeau (jusqu’aux solutions les plus radicales). Le paysage est aussi radieux qu’un roman de Claude Seignolle. Entre messes et accusations de sorcellerie, les accidents de la vie se succèdent : mort subite en pleins travaux des champs, ébouillantage à l’huile, fausse-couche, mortalité infantile… Le ciel est gris et pluvieux, la boue encrasse les pieds de ces pauvres hères sans chaussures, la pauvreté rend méchant, alcoolique et cancanier, la faim pousse à voler les patates du voisin. Les femmes battues par leur mari se vengent sur les autres et tout le monde cherche un coupable à sa misère : le voisin à l’enfant anormal, la vieille qui a choisi de vivre sans homme, les « bons voisins »… « Pas assez bons pour le paradis, mais pas assez mauvais pour l’enfer », ceux-là sont la source de tous les malheurs du monde. On les redoute et on cherche à se les concilier. Leur présence est comme une menace sourde, omniprésente ; pourtant, comme ce Dieu qu’on prie en vain, ils restent invisibles. Le petit Micheál, ce petit devenu difforme, est-il humain ou fae ? S’agit-il d’un enfant malade à force de malnutrition, handicapé de naissance, ou un changelin sournois qu’il convient de renvoyer chez lui ? L’auteur ne nous donne ni solution ni interprétation. Juste l’éventail des vérités, différentes pour tous : le curé, le médecin, la rebouteuse, les voisins, la fille de ferme, et, finalement, la grand-mère, qui attendra jusqu’au bout la retour de son « vrai » petit-fils… Personne n’est montré du doigt non plus ; aucun coupable ne sera désigné à la fin de cette tragédie celte. On ressort de là bouleversé, et émerveillé par la complexité de la vie et la résilience humaine, si bien rendues par Hannah Kent.

Cyrion (Tanith Lee)

Résumé : Dans une auberge où coulent le vin et le miel, un voyageur offre une fortune à qui pourra lui apprendre comment trouver Cyrion, le légendaire guerrier qui arpente villes et déserts sans jamais se fixer. À la table de Roilant se succèdent les personnages les plus imprévus : sorciers, hétaïres, soldats et esclaves… tous disent avoir aperçu, ou du moins entendu, une bonne histoire sur Cyrion. On apprend qu’il est beau comme un ange, plus intelligent que tous les sages, mais également que c’est une fine lame doublée d’un mage. Plus encore que son épée, c’est sa tête qu’il utilise en priorité pour résoudre les affaires terribles et épineuses qui se présentent à lui : malédictions pesant sur des ruines, trahisons familiales sur fond de poison et autres problèmes impliquant dragons et démons. Roilant comprend rapidement que Cyrion est l’homme de la situation, celui qui pourra l’aider. Mais où se cache-t-il ? Viendra-t-il à lui ? Et pourquoi Roilant le cherche-t-il ?

Edition française.

Cyrion est l’un des jalons « heroic-fantasy » (penchant un peu vers le sword & sorcery) marquants de mon marathon Tanith Lee (l’un de mes grands thèmes de lecture cette année). Pourtant simple et inégale, cette histoire possède un je-ne-sais-quoi de charme qui rend cette lecture très agréable. Si le postulat est basique (un homme menacé recherche un héros légendaire), le traitement l’est un peu moins.

À travers les personnages, tout d’abord. Le narrateur – qui parle à la troisième personne – n’est pas Cyrion, mais Roilant, un personnage d’apparence insignifiante qui va rechercher son aide. Ce procédé consistant à faire découvrir au lecteur le héros à travers le regard d’autres personnages (ayant parfois des avis contradictoires) permet la création d’un protagoniste très charismatique et nuancé : il est en effet difficile de faire passer son protagoniste pour un héros invincible lorsque le narrateur adopte son point de vue. Tanith Lee est très douée pour distiller le mystère et la fascination avec subtilité, à travers une petite description en deux mots au détour d’une action ou une tournure ciselée. Et elle excelle dans la construction des personnages masculins hypnotiques. L’autre caractéristique de cette auteur (et qui fait la force de ses romans) est justement le female gaze qu’elle pose sur des tropes plutôt virilistes à la base. Cyrion est le chevalier itinérant typique, qui, dans un bouquin d’Abraham Merritt dézinguerait des dragons épée au poing et déflorerait des vierges. Il aurait peut-être un côté un peu niais ou brut de décoffrage. Cyrion, au contraire, est plus un personnage à la Moorcock, sans le côté maudit : il réfléchit avant de dégainer, se pose des questions, et préfère remporter un combat avec son intellect qu’à la force de sa lame (alors qu’il est un guerrier quasi invincible, possiblement surhumain).

Le deuxième point fort du livre est l’ambiance. Comme souvent chez Tanith Lee, le décor est merveilleux, évoquant une sorte de dimension parallèle à notre monde, différente, mais suffisamment proche pour qu’on puisse s’y immerger sans laborieuse explication préalable. On comprend rapidement que la ville de Héruzala est une deuxième Jérusalem, que les chevaliers de l’Ordre de l’Ange sont les Templiers (auxquels Cyrion est peut-être lié ?), que les Rémusains sont les Romains, etc. Tous ces détails, en plus de nous faciliter l’immersion dans ce monde particulier, nous permettent de relier les histoires de Tanith Lee entre elles, puisque cette histoire de réalité parallèle, proche de la nôtre, mais différente est présente dans presque tous ses récits.

Malheureusement, en dépit de ses qualités évidentes, ce livre m’a déçu de plusieurs manières.

Les points de vues multiples, et notamment ceux entre Cyrion et Roilant (qui échangent leurs identités dans la seconde partie du récit) rendent la narration un peu confuse par moment. Parfois, on ne sait plus trop qui est qui, ou qui parle. Il semblerait que ce soit voulu (les transformations, les faux-semblants et le changement d’identité sont un thème central du livre), mais cela m’a un peu détaché de l’histoire par moments, surtout dans la dernière partie.

Cette dernière partie apparaît à mon avis comme l’un des points faibles de ce livre. La première moitié du bouquin, composée de légendes concernant les exploits de Cyrion rapportées par les témoins dans l’auberge, est très solide. L’auteur nous plonge au cœur de cet onirisme magique dans lequel elle est passée maître. Mais la seconde partie est nettement plus faible. J’ai été déçue de perdre Cyrion, qui s’efface au profit de personnages nettement moins intéressants. J’ai également eu l’impression que l’auteur s’embourbait dans une intrigue et des détails qui n’apportaient rien au roman. Pour finir, j’ai trouvé que cette dernière partie déséquilibrait grandement la structure narrative : on change de registre, de décor, de temporalité, même, puisqu’on passe d’une seule journée servant de base à de multiples allers-retours dans l’espace et le temps à une séquence longue qui suit l’action de façon chronologique. On dirait presque qu’elle a été rajoutée après, ou que l’auteur avait au départ le projet de continuer l’histoire avant de s’arrêter abruptement.

La fin, justement, est très décevante. Tout le long du récit, les différents protagonistes entretiennent le mystère sur Cyrion, nous font sentir qu’il y a un secret à découvrir. Or, le lecteur n’en saura jamais plus qu’eux. Cyrion ne révèle pas ses secrets et on referme le livre frustré. Mais là encore, c’est l’une des recettes les plus efficaces de Tanith Lee : cultiver le mystère et ne jamais l’expliquer. C’est bien l’envie de découvrir ce quelque chose qui me fait dévorer ses bouquins les uns après les autres, quelle que soit leur disparité !

Chronique spéciale de Noël pas SFFF du tout : La vie secrète des écrivains (Guillaume Musso)

Résumé : Raphaël Bataille est un aspirant écrivain doté de « bonnes fesses », donc capable d’encaisser les innombrables refus de publication des maisons d’édition à qui il a envoyé son manuscrit. Un peu las de sa vie médiocre et déterminé à percer un jour, il profite d’une opportunité pour s’installer comme vendeur en librairie sur la très fermée île de Beaumont où vit justement son idole, l’auteur de best-seller retiré Nathan Flawles… Après trois romans à succès, ce dernier a tout plaqué pour s’exiler sur l’île méditerranéenne. Mais le dieu vivant est inapprochable : reclus dans sa propriété face à la mer avec son chien, il tire à bout portant sur tout intrus, qu’il soit fan ou journaliste. La découverte d’un corps féminin atrocement mutilé, en bouleversant le calme de l’île, et l’arrivée d’une mystérieuse journaliste qui semble en savoir long, viendra le tirer de sa retraite…

Je m’étais toujours juré que je ne lirai jamais un livre de Guillaume Musso, l’auteur de best-seller à la française. J’ai un côté bêtement breton, pour ne pas dire bulldog anglais, qui me fait reculer des quatre fers quand je vois le troupeau courir dans la direction du vent (c’est pour ça que j’ai jamais été bonne en judo, en dépit d’une longue pratique). Puis, sur un forum d’auteurs aspirant à l’édition, j’ai découvert que son livre « La vie secrète des écrivains » faisait partie des œuvres conseillées pour découvrir ce monde objet de tant de peurs et de fantasmes. J’en ai parlé à ma mère, qui me l’a offert à Noël… et me voilà en train de lire et chroniquer un Musso, armée d’un crayon Ikea et d’un marque-page japonais que ma copine Sao vient de m’envoyer. Je me suis donné une journée pour finir ce livre, au coin du feu, avec un thé, des truffes au chocolat et une bougie de Noël.

Dès la première page, j’ai compris pourquoi ses livres se vendaient. L’auteur semble posséder deux qualités très importantes : un style simple et fluide, qui s’efface devant un récit accrocheur dès la première ligne. Cette équation est résumée par la bouche de son protagoniste (sortant de l’atelier d’écriture à mille euros les trois séances d’un « orfèvre du style » germano-pratin) comme un manifeste littéraire, une profession de foi : «… le style n’est pas une fin en soi. La première qualité d’un écrivain était de savoir captiver son lecteur par une bonne histoire. Un récit capable de l’arracher à son existence pour le projeter au cœur de l’intimité et de la vérité de ses personnages. »

Cette phrase m’a fait poser le livre et saisir mon crayon. La suivante, qui racontait comment le jeune écrivain en devenir (ancien lecteur de livres dont vous êtes le héros), avait été bouleversé par la découverte d’un certain auteur retiré avec qui il avait tenté, en vain, de communiquer, me donna envie d’écrire : j’avais l’impression qu’il parlait de moi !

Voilà l’ingrédient magique de la formule Musso : écrire un récit intéressant et bien écrit, facile à lire, qui parle aussi du lecteur. Quel apprenti auteur de ne reconnaîtrait pas dans la figure du jeune scribouillard qui sème ses manuscrits partout, en quête de publication et de lecteurs ? Le jeune auteur en question, après des études l’ayant laissé à la porte de Pôle Emploi, décide de se retirer du monde pour se consacrer à sa passion de toujours : les livres. Il s’installe sur l’île de son idole comme employé d’une librairie en fin de course, qui n’a pas su monter dans le train du commerce post-Amazon et qui, en regrettant qu’il y ait « plus de gens voulant écrire que de lecteurs », doit « beaucoup de son désenchantement à Philip Roth ». Bref, il en est exactement là où j’en suis, au moment où j’écris cette chronique.

Le livre est une mise en abyme assez vertigineuse entre les expériences d’écriture de deux auteurs à un moment différent de leurs carrières (le début et la fin), sur un fond de mystère à la fois littéraire et policier. L’intérêt du roman n’est pas tant ce double mystère initial, classique mais suffisamment efficace pour nous donner envie de tourner la page (et assez bien écrite pour nous permettre de continuer sans décrocher) que les réflexions sur l’écriture et la vocation d’écrivain qui parcourent le livre, servis par quelques dialogues truculents, comme celui entre l’apprenti et son idole, un vieil ours peu sympathique qui n’aime plus que son chien :

« — Si tu ne veux faire que ce qui est permis, tu ne seras jamais un bon romancier. Et tu ne seras jamais un artiste. L’histoire de l’art, c’est l’histoire de la transgression.

— Vous jouez sur les mots, là, Nathan.

— C’est le propre d’un écrivain.

— Je croyais que vous n’étiez plus écrivain.

— Écrivain un jour, écrivain toujours.

— C’est faible comme citation pour un prix Pulitzer, non ?

— Ta gueule. »

Quel suspense dans cet échange entre l’auteur connu et publié et l’inconnu qui vient de lui soumettre son manuscrit ! La réponse au « vous avez trouvé ça comment ? » (on dirait presque qu’il parle de sexe) de l’aspirant auteur m’a provoqué une petite accélération cardiaque, en me rappelant ma propre excitation teintée d’appréhension dans des circonstances similaires. L’apex de ce magnifique passage de huit pages, une véritable master class littéraire, se trouve dans la révélation de ce qui est, pour l’auteur à succès, « l’essentiel », le saint graal de l’écriture :

« L’essentiel, c’est la sève qui irrigue ton histoire. Celle qui doit te posséder et te parcourir comme un courant électrique. Celle qui doit te brûler les veines pour que tu ne puisses plus faire autrement que d’aller au bout de ton roman (…) »

Jamais je n’avais rien lu de plus juste sur l’écriture que ces deux phrases !

Il faut reconnaître à Musso un art de la formule, de la phrase choc : « Dans toutes les vies, même les plus merdeuses, le ciel te donne au moins une fois une chance de faire basculer ton destin. (…) Mais le moment est généralement très bref. Et la vie de repasse pas les plats. »

Malheureusement, après cet acmé que représente l’aboutissement de la relation entre les deux écrivains (le premier est d’ailleurs évacué un peu trop rapidement), la tension redescend. La première partie du livre, avant le démarrage de l’intrigue policière, est nettement plus intéressante que la seconde, qui, à mon avis, part vraiment trop loin et frise avec l’incohérence : la seule survivante d’un horrible crime qui oublie le massacre de sa famille, la dite scène de massacre qui est un copié-collé de celle du film Léon, une multitude de personnages qui changent radicalement de comportement et de manière de parler au moment d’être démasqués, ou encore le fait qu’ils soient tous liés – sans le savoir – par un même drame… J’ai parfois eu l’impression de lire un Carlos Ruiz Zafon avec ses intrigues réunissant des personnages autour d’un mystère de manière un peu trop artificielle. La fin est une apothéose grand-guignolesque, heureusement rattrapée par l’apostille qui revient sur ce qui fait la force de ce bouquin : les réflexions sur l’écriture. Clairement, on ne lit pas ce livre pour son côté thriller ! Mais plutôt pour recevoir une master class à huit euros quarante, délivrée par l’auteur lui-même qui se met en scène dans son propre livre à la fin, déployant un jeu de miroirs qui semble infini.

Au final, en refermant le roman, on comprend qu’en s’adressant à nous, lecteur potentiellement auteur (qui d’autre s’intéresserait à un tel propos?), à travers ces deux écrivains et lui-même mis en scène, Musso a donné à sa leçon d’écriture la forme d’un escargot diabolique. La figure du dragon, un autre animal pouvant s’apparenter à l’Ouroboros, est omniprésente et plutôt bien utilisée : « Une allégorie du monde de l’édition ? » demande Musso en observant une peinture de dragons sur le mur du bureau d’une puissante maison d’édition new-yorkaise. « Ou celle des écrivains », lui réplique l’agent littéraire. Il lui fallait passer par toute cette mise en scène, par cet exemple mis en roman, pour s’adresser à nous (et régler au passage quelque comptes avec le monde éditorial). Pour moi, la recette a fonctionné, puisque j’ai eu l’impression que l’auteur me parlait, et que je comprenais ce qu’il me disait.

« La seule relation valable avec l’écrivain, c’est de le lire », nous dit Musso à travers la bouche de Nathan Fawles. Je suis bien d’accord.

The Blood of Roses (Tanith Lee)

Première édition, 1990, Legend books.

Résumé : Dans une Europe imaginaire qui a peut-être existé, s’étend une grande forêt primitive, petit à petit grignotée par les hommes, mais qui continue d’imposer ses lois implacables aux humains qui l’affrontent. Fils d’un seigneur féodal vivant à sa lisière, Mechail est un jeune homme à la beauté férale, mais que l’attaque d’un mystérieux papillon vampire, pendant son enfance, a laissé le corps en partie brisé. Pour cette raison, il est la proie du mépris de son père, des sévices d’un prêtre local aux désirs peu clairs, des vexations d’un demi-frère aussi brutal qu’ambitieux et des intrigues d’une belle-mère jalouse. L’arrivée imminente d’un saint thaumaturge, un véritable « ange de Dieu » venu récolter ce qu’il a semé pourrait tout changer…

Six mois : c’est le temps qu’il m’aura fallu pour digérer ces 678 pages de trame complexe et intriquée, le tout soigneusement brodé dans une langue ciselée comme un vitrail incrusté d’or et de gemmes. Je m’étais offert ce bouquin jamais traduit en français, réputé introuvable – et qui vaut aujourd’hui le prix du caviar – pour mon anniversaire, au cours de mon entreprise de lecture de la bibliographie complète de Tanith Lee (je n’y suis toujours pas arrivée à bout). Au sein du grand œuvre de la dame, ce livre, à mon humble avis, fait partie des splendeurs, et il tient une place particulière qui permet de mieux comprendre certains mystères de l’imaginaire de Tanith Lee. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi. Attention, je vais révéler certains éléments clés de l’histoire (qui nous sont dévoilés rapidement du reste) : cette chronique est plus une analyse de l’œuvre qu’une critique.

Comme beaucoup de récits de Tanith Lee, l’intrigue a lieu dans un monde pas si imaginaire que ça, qui est une sorte de version parallèle du notre. Ainsi, l’intrigue de Cyrion (que je suis en train de lire en ce moment) a lieu dans un Moyen-Orient légèrement diffracté, où Jerusalem s’appelle Heruzala. Dans d’autres histoires, on rencontre le double de Paris, Paradys, ou celui de Venise, Venus. Ici, aucun pays n’est nommé (on nous parle de la ville de Khish, où l’on envoie les prêtres se former) mais certains indices, tels que l’omniprésence d’une Église à la doctrine familière, ou des pouvoirs féodaux, nous suggèrent un décor européen et médiéval. Cette impression de déjà vu, renforcée par l’utilisation de noms proches de ceux qu’on connaît déjà, produit un espace-temps à la fois réel et imaginaire qui nous fait nous demander : « Et si… ». Et si, cette religion dont nous parle l’auteur était le christianisme ? Alors, les anges seraient en fait des vampires, les templiers, des grands initiés aux secrets de l’immortalité, le crucifix, la marque du papillon buveur d’hémoglobine et le sang du Christ partagé lors de la messe, celui des anciens dieux.

Ces thèmes – celui d’une religion dévoyée, en réalité fort différente de ce que l’on croit, d’un Eden sauvage et cruel qui serait en fait la nature primitive, de ses habitants, les anges, soudain tombés parmi les hommes, avec à leur tête la figure luciférienne du Fils Préféré, entremêlée à celle de Dionysos, le maître des transformations – se retrouvent dans plusieurs œuvres de l’auteur. La réécriture des mythes bibliques, comme celui d’Adam et Eve chassés du Paradis, notamment, se retrouve dans des histoires aussi diverses que l’Opéra de Sang, la Rose du Diable, les Livres Secrets de Paradys et même Cyrion. Il est également central dans The Blood of Roses.

The Hidden Library of Tanith Lee, Mavis Haut.

Dans The Hidden Library of Tanith Lee, Mavis Haut initie une analyse en miroir de certains archétypes de l’auteur, comme celui du l’ange-vampire prêtre guerrier, que l’on retrouve ici. Elle compare notamment le personnage d’Anjelen, le fameux ecclésiaste dont la présence écrasante hante le livre, à un autre non moins charismatique et mystérieux : Adamus, la branche vive de l’arbre mourant des Scarabae dans l’Opera de Sang. Comme ce dernier, Anjelen est à l’origine d’une dynastie de rejetons aux relations de parenté complexes, qui se rebelleront contre lui tout en servant son dessein : la sauvegarde du sang dont il est le réceptacle, même si cela doit lui coûter son identité et sa vie. On apprend assez rapidement que cet Anjelen est en réalité l’incarnation d’un dieu sanguinaire et archaïque qui était vénéré dans un arbre et nourri de sacrifices avant que l’avènement du Dieu unique ne lui vole ses fidèles et ne menace son habitat. Comme une métaphore de l’adaptation (avec plus ou moins de bonheur) du christianisme aux coutumes païennes au fur et à mesure de son avancée en Europe, Anjelen utilise les interstices du dogme pour réinterpréter la religion. L’ancien dieu de l’arbre se sert de son charisme surnaturel pour fédérer une armée de prêtres chevaliers fanatiques dévoués à sa cause et fonder un ordre qui flirte avec l’hérésie, tout en déposant ses graines dans les lignées des puissants locaux afin de se garantir une solide dynastie de descendants. Par le biais de manipulations quasi-bibliques, Anjelen cherche à produire un héritier, qui se trouve être Mechail, le protagoniste. Pour cela, il créé une version féminine de lui-même et la marie au seigneur Korhlen, descendant de celui qui a fait couper l’arbre dans lequel il vivait. Après avoir laissé son héritier se faire élever dans l’humiliation et la maltraitance (puis tuer et ressusciter) chez ce brutal noblaillon humain, il vient le chercher et l’emmène avec lui. À l’instar d’Adamus, jusqu’à la fin, ses objectifs réels resteront obscurs : a-t-il créé et façonné le pauvre Mechail pour lui succéder, ou pour se régénérer en le consommant ? De toute façon, le susnommé, las d’être le jouet de tous, ne se laissera pas faire.

On pourrait parler des heures des thèmes et sous-thèmes maniés par Tanith Lee dans ce livre, qui renvoient à d’autres figures développées dans ses écrits : celle de la forêt-cathédrale aux arbres assoiffés de sang (que l’on retrouve dans la nouvelle En Forêt Noire), de l’être ailé nocturne, qui évoque l’ange (Feroluce dans Fleur de Fur, entre autres), ou celle du loup-garou, souvent associée au vampire, très présente dans ce récit. Les habitants des bois, pour honorer les anciens dieux, pendent des crânes de loup aux branches. Mechail, dont le visage est décrit comme « animal, entre chat et loup, ciselé en traits de beauté humaine » (« an animal face, between cat et wolf, chiselled to the features of a human beauty ») et qui, après sa résurrection, erre dans la forêt en compagnie des loups, devenant un « homme-loup » sauvage évoquant le jeune lycanthrope féroce dans Gabriel-Ernest de Saki, cette nouvelle ayant, selon ses propre dires, frappé durablement l’esprit de l’auteure enfant.

La force et la difficulté de ce livre, c’est sa construction en boucle fermée qui nous fait partir d’une situation initiale pour en comprendre une autre et descendre dans les méandres du passé des protagonistes comme un escalier en spirale. Divisée en cinq parties, consacrées chacune à l’un des personnages clés de cette étrange lignée qui lui a donné naissance, l’intrigue s’ouvre et se ferme avec le protagoniste, Mechail. Dans le second chapitre de la première et de la dernière partie se répète la même scène : le serviteur Boroi entre dans une chambre pour préparer le jeune seigneur à un sacrifice dans les bois. Sauf que, entre le début et la fin du roman, le personnage n’est plus le même. Par le creuset des épreuves qui lui apprendront qui il est réellement, par la mort, la résurrection, l’initiation puis la rébellion, il subit une transformation alchimique qui le fait passer de victime à seigneur… un peu comme un certain prophète nazaréen. Ce changement de situation a un impact sur son entourage : au début du livre, Boroi est esclave, les Esnias sont les ennemis, les jumelles Puss et Chi sont à la merci du mauvais frère. À la fin, les Khorlen dirigés par Mechail font la paix avec les Esnias, Boroi est un homme libre, les jumelles également. La seule chose qui ne change pas, c’est le rituel de sacrifice dans la forêt, dont le lecteur comme le protagoniste, initié, connaît désormais le secret.

Étant donné la difficulté qu’il y a se procurer ce livre aujourd’hui, je ne peux pas vraiment vous le recommander. Il vient d’être réédité en deux volumes par Immanion Press récemment, mais qui, au final, coûtent le même prix que la version en un seul tome de l’édition 1991 de Legend Books (la version kindle est nettement plus abordable). La probabilité qu’il soit traduit en français un jour est également très faible : cela demanderait un travail colossal, et Tanith Lee semble passée de mode. En attendant, on peut aussi rêver que sorte le dernier volume de la saga de l’Opéra de Sang… Un petit sacrifice humain aux dieux de la forêt ?

Les tentacules (Rita Indiana)

Résumé : 2027, République Dominicaine. Acilde, ex-ado prostitué transgenre, travaille pour la célèbre prêtresse de la Santeria (le vaudou cubain) Esther Escudero. Cette dernière a pour possession la plus précieuse une anémone de mer d’espèce condylactis gigantea, polype quasi-éteint dans ce futur durement touché par les catastrophes écologiques. La vente de l’animal-fleur pourrait permettre à Acilde de changer de sexe définitivement, par le moyen d’une drogue aussi révolutionnaire qu’onéreuse. Mais la mystérieuse bestiole cache d’autres pouvoirs…

Je ne sais pas quoi penser de ce livre étrange que j’ai trouvé très inspirant. Je vais donc essayer de me tenir à une fiche de lecture « scolaire ».

Parlons de l’auteur, tout d’abord. Rita Indiana est une musicienne et romancière queer de Saint-Domingue, dont l’œuvre tourne autour des notions d’écologie, de genre, de problèmes sociaux et ethniques. Il y a de tout cela dans son bouquin : une énergie musicale, des personnages hybrides qui transcendent les frontières sociales, du pessimisme dystopique. Le problème, c’est que c’est ramassé sur 166 pages !

Le rythme va à cent à l’heure, sans interruption, le tout émaillé de réflexions sur l’art contemporain et la culture pop distillées par des personnages drogués et désabusés qui m’ont un peu évoqué ceux de Bret Easton Ellis de l’époque Moins que Zéro. L’ambiance cyberpunk teintée de new-age, la débauche de termes techniques, de noms de groupes et de jargon SF très 90s dans les chapitres concernant Acilde contribuent à poser une ambiance qui m’a fait penser à celle du Babylon Babies de Maurice G. Dantec (un livre que j’ai adoré). Il y a quelques bonnes trouvailles, comme l’application PriceSpy, utilisées par les gens en 2027 pour scanner tout objet (animaux compris) et connaître son prix, ou les robots nettoyeurs chinois qui patrouillent dans les quartiers riches et passent au lance-flamme les pauvres contaminés par l’un des nombreux virus qui déciment la Terre (la proximité temporelle peut faire peur…).

La confusion du lecteur est renforcée par une construction particulière : on passe d’un personnage à un autre au gré de sauts dans le temps : Acilde en 2027, puis Argenis vingt-sept ans plus tôt, et enfin, le 17° siècle, le tout mélangé et déconstruit comme un film de Tarantino. Au début, ces ellipses audacieuses peuvent être confondues avec un énième délire opiacé des protagonistes. Un fil conducteur se dessine néanmoins : tous ces gens sont reliés par le fameux mollusque, avatar du dieu hermaphrodite de l’océan Olokun, qui possède le pouvoir de faire voyager dans le temps. La créature, en baladant Acilde et Argenis à travers les époques et les corps (Acilde change de sexe au milieu du roman), leur donnera la possibilité de changer le monde ou de tout oublier, un peu à la manière de la super-pieuvre alien dans Edge of Tomorrow, qui avant d’être un blockbuster avec Tom Cruise était un livre de SF japonais. Les chapitres concernant Acilde, à qui on s’attache plutôt facilement, m’ont paru plus intéressants que ceux mettant en scène Argenis, artiste raciste, misogyne et homophobe.

La bestiole (Condylactis Gigantea). Source : wikipedia.

Malgré un départ excitant (le premier chapitre est très bon), des personnages intéressants, un pitch très accrocheur et novateur, j’ai perdu mon intérêt pour ce récit assez vite. L’effet train de la mine, mais aussi le manque de développement des personnages ont fini par me lasser. Les protagonistes vivent toutes sortes de péripéties (prostitution, meurtre, changement de sexe, balades dans le temps, épidémies mondiales, extinctions massives…), mais on a l’impression d’assister à tout ça de derrière une vitre, sans être vraiment touché par ce qui leur arrive. Cette impression de manque d’empathie avec les personnages est renforcé par leur apathie nihiliste, puisqu’ils regardent le monde s’effondrer autour d’eux sans voir plus loin que leur petit nombril (Acilde est prête à trahir sa bienfaitrice et à vendre la dernière anémone pour changer de sexe, Argenis à tuer pour devenir un artiste reconnu). C’est sans doute fait exprès, le livre étant une sorte de manifeste écolo-queer pour l’auteure. Malheureusement, cela dessert la narration et peine à faire accrocher à un univers qui aurait pu être passionnant.

Le point le plus fort du livre, à mes yeux, se trouve dans l’utilisation de la mythologie yoruba qui se dessine en arrière-plan du récit. Depuis toujours, j’ai une fascination pour la culture yoruba (Afrique de l’Ouest), dont la religion a essaimé avec la diaspora africaine dans les Amériques et a donné lieu à ces merveilles de syncrétisme que sont la santeria, le candomblé et le vaudou, avec leurs divinités foisonnantes et passionnantes. J’ai regretté qu’il ne s’agisse ici que d’un décor… et j’attends toujours le livre de SFFF sérieux avec des loa ou des orisha.

Olokun, maître de l’inconnu et de l’océan.

Un petit extrait pour finir (p. 17) :

« Avant de travailler chez Esther, Acilde taillait des pipes au Mirador sans enlever ses vêtements, sous lesquels son corps – seins minuscules et hanches étroites – passait pour celui d’un garçon de quinze ans. Elle avait une clientèle fixe, pour la plupart des hommes mariés, la soixantaine, dont la verge ne retrouvait quelque vigueur que dans la bouche d’un joli enfant. »